Des livres au mètre et au poids

Des livres au mètre :

Un vendeur de livres circulait au Groenland, c’est vrai, dans un espace grand comme la France, l’Allemagne et le Benelux réunis… Et les gens lui commandaient des livres d’une année sur l’autre. En fait, ils les commandaient au mètre car la plupart ne lisaient pas mais aimaient habiller leurs étagères. Je me souviens d’un homme qui s’était fait construire des linéaires de vingt-cinq centimètres de haut. Souvent les livres qui étaient bien trop grands pour y êtres rangés, il les coupait avec une scie !

Jorn Riel

Baie de Melville

Des livres au poids :

Sachant que Moby Dick pèse 423g et Bartleby 71g. Le poids moyen d’un Melville est donc de 247g, que nous arrondirons à 250g.
Sachant que le poids des bagages est limité à 23 kg en soute et de 10 à 12 kg en cabine, sachant qu’il est fort raisonnable de penser que la totalité de mon équipement personnel fera 23 kilos, la totalité des livres doivent donc tenir dans le bagage à main.
Sachant que mon ordinateur pèse 2,5 kilos, casque, disque dur externe, portefeuille, petit matériel de voyage (loup, brosse à dents…) : 1,5 kilo, documentation, matériel d’écriture, recherches, cahier, stylos : 1 kilo. Il reste donc 5 kilos disponibles pour les livres.
Il est donc possible de prendre 20 livres. Ça devrait aller.
Voici donc un début de liste :
-    Moby Dick, Hermann Melville
-    Le passage du Nord ouest, McClintock et Roald Amundsen,
-    L’usage du Monde, Nicolas Bouvier,
-    Dictionnaires des Amoureux de la mer, Deniau,
-    L’appel de la forêt et Le silence blanc, Jack London,
-    Les derniers rois de Thulé, Jean Malaurie,
-    L’homme sans qualité, Musil,
-    Les Pirates, Gilles Lapouges,
-    La vierge froide et autres racontars, Jorn Riel,
-    Les très riches heures de l’humanité, Stefan Zweig,
Il faut aussi un Gary, je penche pour les racines du ciel, à voir. Et Sur la route de Kerouac que j’avoue ne pas avoir lu. Et puis des choses plus légères aussi.
Ps : « Je ne sais plus qui » alla un jour discuter boutique avec Jacques Schiffrin, il le convainc qu’un livre était précieux mais souvent trop lourd pour un voyageur sérieux. Cette discussion donna les pages si légères de la Péliade. Elles présentent un rapport poids/mots inégalée si l’on excepte la bible. Il avait sans doute omis de lui signaler qu’un voyageur est aussi sans doute un rêveur et qu’une conséquence en enchaînant une autre, il est fauché.

_____

1002675.jpg

Certains baleiniers en ont déduit que le Passage du Nord-Ouest, qui a posé si longuement un problème à l’homme, n’en fut jamais un pour la baleine. Herman Melville, Moby Dick.

Il était temps de s’engager comme équipière à bord du Baloum Gwen, un voilier en acier, mouillé dans l’archipel des îles aléoutiennes tout prêt la Russie. Il était question d’emprunter une route maritime ni ouverte, ni fermée, parfois sans carte, parfois sans fond : le Passage du Nord-Ouest. C’était le moment de naviguer sur les glaces flottantes, de partir sur les plaines abyssales, de découvrir le monde hyperboréen, de se mêler aux peuples du grand nord, de retrouver la violence de l’océan. La traversée du pôle nord magnétique à la voile, d’Alaska au Groenland, va durer quatre mois. J’ai volé des connexions lors des escales et j’ai publié ici les textes écrits en mer sur des carnets.

Le Passage du Nord-Ouest est une route maritime qui relie le Pacifique et l’Atlantique en passant par le nord du Canada et de l’Alaska. Pendant des siècles, espérant rejoindre la Chine à moindres miles, de nombreuses expéditions se sont heurtées aux glaces au prix de pertes humaines considérables et de naufrages historiques. Le Passage n’est praticable que quelques semaines par an ; le reste de l’année, il est entièrement gelé. Roald Amundsen a été le premier marin à forcer ce long dédale d’îles, de détroits, de mers. Parti de Norvège en 1903, il a mis trois ans pour joindre San Francisco par le Pôle nord magnétique. Depuis, une vingtaine de bateaux ont réussi à traverser l’Océan glacial arctique. Et très peu de femmes.

Chine, désirs et hydrocarbures

Les marins sont des hommes d’arrière-pensées. Celles-ci sont perfides, cachées, mais extrêmement puissantes. Elles soulèvent des fortunes, des convoitises, des illusions. Elles oublient les attaches, le sens, les autres. Mues par des rêves malhonnêtes, les découvreurs, les amateurs, les capitaines et les pirates ouvrent les routes des épices, de l’or, du rhum, du pétrole et des hommes.
De toutes les voies maritimes qui ont fait l’histoire des colonies et des frontières, le passage du Nord-ouest reste le seul coin du monde à attiser encore des envies : la fonte des glaces réveille de nouveau les fantasmes d’une nouvelle route commerciale. Le Canada et les Etats-Unis se chamaillent la souveraineté provoquant incidents diplomatiques et renforts militaires. Pendant ce temps, les Russes attachés aux symboles d’un autre temps plantent à – 4200 mètres de profondeur un drapeau en titane. La plaine abyssale ainsi violée brouille les limites des continents et offre au monde une des plus grande réserve d’hydrocarbures encore inexploitée.
Alors quand l’histoire se concentre, on repart sur ces traces… Quand le GPS n’existait pas, le canal de Panama non plus, quand l’Amérique empêchait l’Europe de rejoindre la Chine…jusqu’à l’imaginaire de Christophe Colomb, qui s’évadait au Nord, ou celui d’Hermann Cortés au XVe siècle. Jaloux qu’un Magellan ait trouvé un passage entre deux océans par le Sud, Cortés persuadait l’Europe entière de l’existence d’un passage par le Nord qui pourrait relier la résidence du Grand Khan à Cathay à l’Europe. Ce détroit grandit dans l’imaginaire occidental au point d’être nommé le détroit d’Anian, une province de Chine mentionnée dans le livre de Marco Polo. Pendant plus de 400 ans, des expéditions vont explorer les eaux et les terres inhospitalières à la recherche d’une voie commerciale qui pourrait passer de l’Atlantique au Pacifique à moindres miles.

Froid 2

Panorama du froid : Barcelona © Jochen Gerner

Depuis l’est, John Cabot (1497), Martin Frobisher (aventurier et pirate, 1576) puis John Davis (1585) fouillent le Nord, les détroits, les éventuels passages, échouent, reviennent avec un nouvel équipage une nouvelle idée, des nouvelles données, et échouent de nouveau laissant des corps dans les glaces. Après avoir exploré et cartographié la côte est du Groenland, l’Islande, la côte Nord est américaine, Henry Hudson (1611) remonte, par le sud, le fleuve et découvre la baie extrêmement ouverte qui porte aujourd’hui son nom. Mais pendant l’hiver, victime d’une mutinerie, il sera abandonné avec son fils sur la banquise.
Attaquant de l’ouest, en 1728, Vitus Béring, un officier danois servant dans la marine impériale russe, emprunte le détroit et prouve ainsi que la Russie et l’Amérique sont bien deux continents séparés. Mais lors d’une autre expédition alors qu’il cartographie la région de l’Alaska et les aléoutiennes, son équipage sera ravagé par le scorbut. Il fera naufrage au large du Kamtchatka.
En 1775, le baleinier Herald retrouve l’Octavius à la dérive près du Groenland. Ce navire anglais de commerce, parti treize ans plus tôt, aura sans doute été le premier bateau à franchir de passage, mais avec des corps gelés sur le pont.
Même le grand James Cook, proche de la retraite et mûr de ses exploits dans le Pacifique, monte au-delà du 70°N mais ne rencontre que des icebergs. George Vancouver et Mackenzie inspectent tous les détails des côtes nord-ouest et confirment qu’il n’existe pas de passage au sud du détroit de Béring. Au début du 19e, nombres d’expéditions maritimes ou terrestres continuent à chercher : John Ross, William Peary, John Franklin…

Théatre du désastre

En 1845, il reste moins de 500 kilomètres à explorer à travers l’arctique canadien. Sir John Franklin prépare dans le plus grand secret et avec la plus grande minutie deux bateaux derniers cris : l’Erebus et le Terror. Mais la famine, le plomb et le scorbut ravage l’équipage. Franklin meurt en 1847 et le reste de l’équipage en 1848 en essayant de s’échapper par la terre en traîneau. Sa veuve, Lady Franklin sera à l’origine d’une quarantaine d’expéditions pour retrouver des traces. McClure partit à la recherche de Franklin se retrouve, lui aussi pris par les glaces pendant trois hivers près de l’Ile de Banks. McClure et son équipage, mourant de faim, furent recueillis par des hommes partis en traîneau depuis l’un des bateaux de l’expédition de Sir Edward Belcher qui avaient tenté de passer par l’Est.

En 1903, Roald Amundsen engouffre ses petites économies et son héritage dans l’achat d’un sloop de 20 mètres armé à l’origine pour la pêche au phoque : le Gjøa, une grosse barque munie d’un petit mat et un faible moteur auxiliaire. Il part discrètement, dans la nuit du 16 au 17 juin 1903, avec des vivres pour cinq ans, six compagnons, six chiens et des créanciers aux fesses. Fin août, il mouille au sud de l’Ile du Roi-Guillaume, dans un village qui deviendra Gjøa Haven. Il passera deux hivers à accumuler des données sur le Nord magnétique qui relèvera au 69°34’N et 94°54’W. L’équipage se prend d’amitié avec les esquimaux, les Netsilik, qui avaient jusqu’alors eu très peu de contact avec les blancs. Début août 1905, les glaces libèrent le détroit de Simpson et permettent au Gjøa d’avancer à la sonde malgré sa faible jauge. Le 17 août, il double le cap Colborne et réalise la jonction avec les terres explorées de l’est du passage. Le bateau arrive jusqu’à King Point où des baleiniers indiquent qu’il ne sera pas possible d’aller plus loin avant l’été suivant. Amundsen profite de cet arrêt forcé pour chausser ses skis. Aidé d’un traîneau, il rejoint le télégraphe d’Eagle à 800 kilomètres de là. Haakon VII, roi de Norvège et le monde entier apprennent l’exploit du petit Norvégien parti avec presque rien.
L’été suivant, lorsqu’il arrive à San Francisco, les voiles déchirés, sans hélice, le mat fendu, il reçoit une ovation délirante.

Le passage du Nord-Ouest restera longtemps délaissé en raison des difficultés de navigation. Il faut attendre 1977 pour qu’un nouveau bateau, le Williwaw de Willy De Roos renouvellent l’exploit d’Amundsen. Depuis, entre vingt et vingt cinq voiliers ont forcé le passage.

Intentions

Je voulais écrire le sablier.
Devenir un ridicule grain de sable, qui a subi les frottements, l’éclatement, les brisures, vers le plus petit, l’unique, l’atome, la molécule.
M’écouler dans les bulles de verre reliées, dans un abandon lent, régulier, précis.
Et retourner le sablier, commencer un nouvel aller, commencer un nouveau retour.
Mais constant. Toujours le même aller, toujours le même retour.

Au moins un instant, le sablier gardera le temps, il le conservera à l’identique, le répètera, le répètera infiniment jusqu’à extraire les habitudes, les atavismes, les gènes. À contre des temps qui tracent tout droit, contre les minutes, les heures, les jours, les années. Les temps qui perdent pied.

Je sais que le marin triche. C’est le propre du marin, il n’est ni vivant, ni mort, il est marin. Il triche, il retourne les bulles de verre pour abréger son quart, on dit qu’il mange du sable. Il garde le temps, le conserve à l’identique, il lui tourne le dos, le nie.

1003086.jpg

Baloum gwen, devant Bylot island

Je voulais écrire le sablier. Pas celui qui nous arrête quand on joue, pas celui qui décide de la cuisson de l’œuf. Quoi que, il n’est rien d’innocent dans la proximité de l’œuf, du grain de sable et du sablier. Je voulais écrire le sablier qui est dans le bateau.

Le jeu est grave, les choses sont vulnérables et s’altèrent. Alors, les souvenirs éclatent, les intuitions retrouvent des fils au détour de l’enfance qui revient, qui resurgit, au détour des désirs qui se rappellent, se reforment, s’ancrent.
Des désirs permanents, puissants. Des désirs d’océan.

À contre du reste de la vie. Celle qui ne s’est pas encore écoulée.
Sur la route, elle avait été découpée, ciselée, partagée, fourvoyée. Elle s’était retrouvée lointaine d’elle-même, égarée, morcelée, éparpillée.

Alors il fallait retourner dans ses rêves d’enfant, s’y projeter, s’y disperser, retrouver ses traces. Jules Verne et le centre de la terre, Melville et Moby Dick, Kerouac et la grande route. Retourner ses rêves d’enfant, commencer un nouvel aller, commencer un nouveau retour, les poursuivre, les rattraper un instant, au moins temporairement. Peut-être les dépasser aussi. Saisir de nouveau l’instant où les lectures, les rêves et la réalité allaient être de nouveau liés. Et en être. Pile là où les choses s’étaient jouées, au centre de la terre, dans le ventre de la baleine, à vingt mille lieues sous les mers. Sur la route, toujours sur la route, une constante, une note constante, une note tendue, ininterrompue.

froid6696.jpg

Panorama du froid, Praha © Jochen Gerner

Et plus loin, une fois que les choses se sont brisées, se sont éclatées, vers le plus petit, vers l’unique, vers l’atome, bien plus loin dans les récits d’aventure, de voyage, de l’exploration, il restait Jack London, avec le Nord, avec le très grand Nord. Et encore plus loin, bien au-delà des images, des représentations, des souvenirs, il restait l’énigme de la blancheur et du froid.
Là où j’étais, le printemps était encore sombre et brumeux et il fallait faire vite. Repartir à contre, retourner le sablier vers l’hiver, vers la blancheur, vers un voilier, vers l’Alaska.

Il était question de s’extraire, de s’engouffrer dans une petite brèche, un petit trou dans l’histoire et dans la géographie, une route maritime ni ouverte, ni fermée, parfois sans carte, parfois sans fond : le Passage du Nord-Ouest. J’allais m’engager sur les glaces flottantes, partir sur les plaines abyssales, découvrir le monde hyperboréen, me mêler des petits peuples du nord, retrouver la furie des mouvements, la vie du bateau, la violence de l’océan.

Andreas Eklöf

eklfphoto.jpg

1...45678



site Créa-Tif du lycée Andr... |
ichbincarole |
CLUBFREEDOM ET REVOLVINGTRAVEL |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Sage-femme au Poste de sant...
| Aventure Libanaise
| TAHITI MON AMOUR