Oublier le Nord vrai

Oublier les Nords, le Nord compas, le Nord vrai, le Nord magnétique, tous les Nords utiles à la navigation. Il ne sera même plus question de tempêtes magnétiques indiquées ici ou là sur les instructions nautiques. Il ne sera même plus question de l’étoile polaire. Au-delà du 74˚ degré de latitudes, les compas peuvent êtres couverts, ils sont inutiles. Et même en dessous, il est souvent question de déviation de 40°, par ici ou par là.
Est-ce cela qui a poussé Amundsen à rester deux hivers à Gjoa Haven ? Pour récolter de nombreuses mesures sur le Nord magnétique ? Où a-t-il utilisé ce prétexte scientifique pour étudier la vie des Inuits et surtout leur façon de vivre le froid ?
Nos mappemondes d’écoliers tiennent par leurs pôles, par les points de sorties de l’axe de rotation de la terre. Mais les pôles magnétiques, eux, varient, dévient, se déplacent constamment. On a observé le pôle nord magnétique à 1200 kilomètres de sa géographie, à une latitude d’environ 76° dans l’arctique Canadien. À ce moment, l’inclinaison du compas est de 90° vers le sol.

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Panorama du froid : Messestadt Leipzig – Oper und Hochhaus der Karl-Marx-Universität  © Jochen Gerner

La navigation a toujours été une question d’angle, mais ici, impossible de calculer un cap ni d’estimer une route. Le nord se perd vers le centre de la terre et néglige nos obligations de surface.
Pourtant, nous reprenons la mer aujourd’hui. Il sera question du Détroit de Béring, et du 66°33′, le cercle polaire arctique.

Pour tout l’or de Nome

Au petit matin de Nome, dans le small boat harbor, de drôles de bateaux s’échappent. Ils peuvent être imposants, avec des fraises solides pour draguer sérieusement les fonds, ou à peine de la taille d’un pédalo. Des catamarans customisés sont de sortie. Certains ont amarré des tentes sur le pont, d’autres auront des cabines chauffées.
Il ne faut pas aller très loin, il suffit de rester devant Nome et creuser dans le sable, et là, de l’or. Même la plage en regorge encore ! Alors, ça bricole de toute part sur les pontons et nombreux sont les bateaux qui ne sont pas encore prêts. Chacun a été surpris, il y a un mois, on circulait en skidoo ; il y a trois jours, la mer était encore gelée aux trois dixièmes devant la front street.

Climat Nome

 

Personne ne nous raconte comment on appelle ces petits bateaux qui n’existent qu’ici. Ils n’ont pas de nom particulier, il faut dire que même le mot « Nome » est une blague d’un cartographe qui avait inscrit C. Name ? sur un brouillon qui est devenu cap nome.
Au petit matin de Nome, la ville vit déjà. Le sport center est ouvert et nous pouvons prendre une douche. Comme dans chaque endroit où nous nous sommes lavés, de grands panneaux informent sur le centre contre l’alcoolisme, sur la façon dont on peut reconnaître et aider un enfant abusé, sur les violences conjugales. Dans le sport center, il y a un panneau entier sur l’excès de poids et le programme des activités pour l’été. Dans le sport center de Nome, il y a aussi une compétition prévue pour les adolescents : il s’agit de manger le plus de glace en dix minutes. Comme dans tout l’Alaska, on refuse de parler de maladie de civilisation, on culpabilise, on prévient, mais on ne soigne pas.
Au petit matin de Nome, la ville vit déjà de ses habitants qui n’ont pas dessoulés et titubent dans la rue. Par ici, les villes peuvent être dry, wet, or dampt. Sèches, mouillées ou humides… Nome, ses cafés, saloons, et bars, tout semble être très très humide et nous ne nous priverons pas d’une Alaska Amber dans la soirée. Au comptoir, nous parlerons de l’Iditarod, la plus grande course de chiens de traîneaux du monde. Elle célèbre les chiens comme Balto, qui ont pu relier la ville à Anchorage et apporter le sérum nécessaire pour stopper l’épidémie de diphtérie de l’hiver 1925. Depuis, l’Iditarod, la route du sérum ou route de la miséricorde, a lieu chaque année en mai. Mais aucune route ne relie la ville au reste du continent. Trois pistes en partent vers les montagnes et les sources chaudes des alentours, mais il faut toujours venir en avion, en traîneau, ou en bateau à Nome.

 

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Panorama du froid : Vaucluse – Lacoste – Le Campanile et le Lubéron © Jochen Gerner

Quand la rumeur s’est répandue pendant la ruée vers l’or du Klondike, que trois suédois venaient de trouver de l’or à Nome en 1898, alors on est arrivé comme on a pu dans un premier temps puis en bateau à vapeur de Seattle et de San Franscico. En moins de dix ans, Nome est devenue la plus grande ville de l’Alaska. Jusqu’au cap Rodney, sur 48 kilomètres, on plantait sa tente et on fouillait le sable. Alors il a fallu qu’un politicien véreux, un juge fédéral ami, soit placé dans le décor, pour que les trois Suédois soient mis au placard, que les expulsions et les meurtres règlent le problème des concessions et que l’on appelle John Wayne et Marlene Dietrich pour jouer The Spoilers.

La Béring panoplie

Nous avons navigué plus de six jours. Six longs jours, pendant lesquels la mer de Béring nous a tout raconté. Il a été question de glaces épaisses à Saint Lawrence, si épaisses qu’il n’était plus question de s’y arrêter. Il a été question de vent qui refuse que l’on aille à Saint Matthew, qui s’obstine, qui nous fait perdre du nord puis de l’est, puis de l’est, puis du nord… et nous oblige à dévier pour une route directe vers Nome. À Saint Matthew, île déserte, nous avions pourtant repéré un mouillage pas très loin d’un lac où l’on espérait pêcher l’Omble.

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Panorama du froid : Messestadt Leipzig – Georgi-Dimitroff-Museum © Jochen Gerner

Et puis diverses dépressions ne décidaient pas à choisir leurs routes. L’une s’est imposée à force 7 et nous lui avons opposé une trinquette. L’autre a fait chuter la température à 3°C à l’extérieur et 12°dans le bateau. La dernière n’est jamais arrivée, déguisant Béring en Léman.
Je me souviendrai de très longs bords de près sans avoir besoin de barrer. Le vent, la mer, les courants et le Baloum faisaient leur vie sans nous et sans pilote.

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Aujourd’hui, pour notre arrivée à Nome, Béring a dégagé en grand le ciel et nous commençons à apercevoir les montagnes enneigées du continent.

Shift of view

Pribilof Islands- Saint Georges – mer de Béring

Il y a de l’indécence à se prendre pour ce que l’on n’est pas, n’a jamais été, ne sera jamais – à savoir un être en situation de perdre sa vie à cause de la rudesse d’un climat, de l’austérité d’une terre et de son absence de générosité.

Michel Onfray, Esthétique du Pôle Nord.

Je suis allongée tout au bord de la falaise Tolstoï pour regarder les phoques s’amuser dans les vagues, se chamailler, se crier dessus avec force et intimidation. Je retrouve la Terre, les odeurs des algues qui pourrissent, le bruit de la mer sur la grève, le ressac, les oiseaux. Quantité de petites impressions lointaines depuis un voilier qui ne touche la côte que par les ports. Pendant quelques heures, je ne suis plus marin et je regarde ce que nous sommes en train de faire depuis ici, face à la mer de Béring. Mes pensées partent loin vers l’horizon.
Le monde n’a pas besoin de nous pour se regarder, il n’a pas besoin de nous pour s’explorer. L’inconnu, le fragment de terre inexplorée tend à disparaître, à devenir transparent, à être quantifié, scientifisé, médiatisé. Même le fantasme réactualisé d’une route vers la chine par le Nord devrait s’essouffler rapidement. Peut-être subsiste-t-il des fonds non sondés, des détroits non franchis, des cartes maritimes à tracer. Mais les navigateurs ont changé de statut depuis bien longtemps et ce que nous vivons en ce moment, l’envie de faire le passage du Nord ouest, a du mal à se qualifier. Celui d’Amundsen compris, seule une vingtaine de bateaux ont déclaré avoir franchi le passage, une poignée de femmes, deux dans ce sens-là. Il n’est pourtant plus question d’exploit, de défit sportif ou d’expédition. J’ai toujours pensé que la voile s’apparentait plus aux échecs qu’à la montagne. Miles après miles une quantité d’options existent, une seule décision doit être prise et tenue. Il s’agit d’une démarche intellectuelle précise où l’intuition a une très grande place. Alors, ce que nous vivons est ailleurs, dans un voyage, un simple voyage.
Qu’est-ce qui nous pousse à quitter les plaisirs élémentaires de la vie sédentaire, la chaleur des amis, d’un foyer ? Nos incapacités sans doute. Pourtant, nous ne cherchons pas à souffrir à la manière des marins pionniers, nous profitons d’un poêle, d’une cuisine, de la technologie qui avance, d’un équipement électronique très développé, radar, sondeur, gps, centrale de navigation ;  nous profitons de tous les conforts qu’une escale peut nous offrir… Nous ne partons pas découvrir une passe infranchie, un village oublié, une espèce rare. Nous n’allons rien rapporter que les scientifiques n’aient déjà sous leur microscope. Nous ne découvrirons pas d’épices, d’or ou de puits de pétrole. Nous ne décèlerons pas de manœuvres gouvernementales pour déplacer une frontière un gisement de gaz plus loin.

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Panorama du froid : Rübeland (Kr. Wernigerode) © Jochen Gerner

Nous resterons Européens, sages, curieux, aux aguets. Nous tenterons une immersion dans le grand nord, mais nous ne singerons pas l’aventure, nous ne travestirons pas l’expédition. Nous ne naviguons qu’en surface, effleurant les côtes et ses habitants. Nous ne chercherons rien d’autre que l’ébranlement, l’émotion d’une couleur, d’un vent, d’une rencontre, des temps multiples, du souffle d’une baleine, du rire d’un aléoute. Nous ne chercherons rien d’autre que l’expérience en soi du froid, de la houle, de la gîte, d’anecdotes essentielles, miroir de la vie terrienne.
Nous ne deviendrons ni inuit, ni Amundsen.

Aquilina se protège et répand

Longuement, patiemment, Aquilina nous a raconté le prix des îles Pribilof.
Le Prix, pour les Aléoutes de Sibérie contraints au XVIIIe par les Russes à s’installer ici, pour chasser le phoque, troqués contre logement, nourriture et soins médicaux en échange de leurs peaux. Aquilina parle de la surexploitation, de famines, de pauvreté, de ségrégation sociale, d’esclavagisme.
Les Prix, pour les phoques, décimés, raréfiés puis enfin sauvegardés, des phoques à fourrures que l’on peut aujourd’hui observer à Saint Georges et Saint Paul, cachés du haut des falaises ou de vues aménagées.
Le Prix, pour l’Alaska, 7,2 millions de dollars, lorsqu’elle a été vendue aux Américains, en 1867, en grande partie pour la richesse que rapportait l’exploitation des peaux de phoques, plus de 6 millions de dollars par an aux industries de Saint-Louis dans le Missouri.
Le Prix, pour la mère d’Aquilina, évacuée de son île avec ses deux enfants sous le bras, alors qu’elle n’avait même pas de valise. C’était au lendemain des attaques de Pearl Harbor et d’Unalaska, les militaires ont fait le vide des habitants des îles Akutan, Atka Biorka, Kashega, Makusin, Nikolski, Unalaska, Saint Paul et Saint George. De 1942 au printemps 1944, ils ont été internés dans des camps de Funter Admiralty Bay, Burnet Inlet, Killisno, Worldlake, et Wrangel dans le sud de l’Alaska, souvent dans d’anciennes conserveries, sans eau, sans wc, sans chauffage. Ici, l’on raconte que l’on avait peur de confondre les Aléoutes et les Japonais. Cela n’excuse rien, surtout pas les pillages et les saccages des maisons.
Le Prix de la langue et de la culture aléoutes qu’Aquilina porte haut sur son visage tatoué du nez aux oreilles, symbole des cinq générations entremêlées de Russes, d’Irlandais, d’Américains blancs. Alors elle construit une protection globale depuis sa petite île, depuis le gouvernement tribal : Programme de protection des phoques, des oiseaux, sensibilisation aux désastres dus aux débris maritimes, promotion de la langue et de la culture aléoute auprès des enfants, réglementation du tourisme, mise en place des chemins côtiers, d’évènements culturels, communautaires…

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Panorama du froid : Wien – Hofburg © Jochen Gerner

Pourtant Saint Paul aujourd’hui nous renvoie à notre condition de touriste. On nous montre un film, un musée, un guide, une distance que nous n’avions pas connue auprès des îles de pécheurs des Aléoutiennes, dont nous sommes sans doute plus proches. Pour la première fois, trouver internet et une douche, les deux choses essentielles pour nous à chaque escale, n’a pas été facile et pour la première fois nous repartirons sans que personne ne nous ait proposé de flétan, de saumon ou de caribous.
À Saint-Paul, le prix de la mémoire passe par sa mise en distance.
Aquilina est de ses rares personnes, de ses personnes rares, qui irradient d’être liées à l’ensemble de son histoire, de son environnement, de ses projets de vie. Fille de chasseur et dépeceur de phoque, elle porte le monde qui disparaît et construit pour l’améliorer. Elle nous raconte qu’elle est allée en Europe, en voyage de noce avec son second mari. C’était en Ecosse, dans les Shetland, là-bas, l’on s’est excusé du climat. Il suffit qu’Aquilina entame un chant aléoute dans une école pour que chacun la suive.
Aquilina fait partie des femmes exploratrices du monde.

Les Pribilof Islands

Île Saint-George – 56°36′20″N, 169°33′35″W
Les Galápagos de la mer de Béring. Nous dit-on ici.
30 habitants, des centaines d’otaries, de lions de mers, de renards polaires, des millions d’oiseaux, de macareux, quelques maisons, un port déserté, une piste d’avion, une église orthodoxe, du temps où les Russes…

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Panorama du froid : Wien – Hofburg © Jochen Gerner

Du temps où les Russes arrivent en barques en bois, ouvertes aux embruns.
Du temps où les oiseaux rasent les falaises, les landes desséchées de l’hiver, les névés de neige salée.
Du temps où l’île est ravitaillée par bateau, une fois par mois de mars à octobre. Du temps où elle est ravitaillée par avion, quand il veut bien se poser. Au pire, il lâche un paquet de courrier.
Du temps où Karen essaie de vivre en Europe.  Elle préfère la vie ici, libre, avec peu de gens. Quand elle se fatigue du village, elle part dans sa cabane, quelques miles plus loin et prend son kayak et se balade le long de la côte.
L’île respire le brouillard, le soleil qui ne viendra pas de l’été. Les couleurs acidulées d’une végétation qui ne poussera pas. Elle respire les esprits qui apaisent. Ceux qui angoissent aussi.
Alors les enfants viennent se réfugier chez Karen, parce que c’est ghost-free.

Au plus près

Deux points en mer ne peuvent jamais se rejoindre en ligne droite. Le courant, la dérive due au vent, la rotondité de la terre, les erreurs de barre, la houle, le vent refuse, le vent adonne, le vent porte ….
De Dutch Harbor à Saint Georges, nous avons arrêté de naviguer le long de l’archipel des aléoutiennes pour tracer un cap tout droit dans la mer de Béring, un cap nord. La météo nous donnait du vent de sud, le Baloum devait prendre une allure portante, rapide, stable. Pourtant, un nord-ouest s’est installé, le baromètre n’a pas bougé, il n’a pas changé au cours des quarts et il a fallu naviguer au près.
Je ne sais pas pourquoi j’aime tant cette allure qui se rapproche le plus du lit du vent, de l’angle qui refuse. Elle roule le bateau, le fait gîter, elle est particulièrement inconfortable, ardente. Nous dormons secoués, agités, habituellement bloqués par des anti-roulis dépliés le long des matelas. Nous mangeons dans des bols, des mugs, avec des cuillères, nous mangeons du riz, des pâtes, des choses simples. Le ventre remue.
Mais le barreur doit être précis, attentionné, il doit saisir le léger moment où le vent va refuser, l’obliger à s’éloigner de sa route, du cap, et décider de virer de bord. En espérant que l’autre bord, le rapproche de sa route. Il doit saisir le léger moment où le vent adonne, lui donner de l’eau, du cap, de la vitesse. Il traque chaque indice, la girouette, la gîte, les mouvements de barre, une somme d’intuitions. Parfois, le barreur a trop remonté le bateau au vent, alors le génois faseille, sa bordure vient à contre, et le cap doit être corrigé à toute vitesse avant que le bateau ne vire de bord. Parfois, il a trop descendu le bateau dans le vent, alors le bateau accélère et la barre devient dure, trop dure et le bateau risque de partir à l’abatée. Pourtant, si les voiles sont bien réglées, il existe un tout petit angle pour lequel le barreur se bât, un tout petit angle qui lui permet de très peu toucher à la barre et même parfois, de ne pas y toucher du tout, le bateau trouve sa gîte et file, seul, en équilibre sur le vent et la houle.
Souvent, le pilote automatique barre seul, on lui donne un angle, il corrige la barre. Au près, il travaille beaucoup, trop parfois. Le bateau force sur sa dérive, prend de la vitesse en s’éloignant du sens du vent, quand il part au loft ou abat. Après la deuxième nuit, le pilote a été éteint et nous avons dû barrer jusqu’à Dutch, pendant plus de 24 heures, par tranche de 30 minutes chacun.

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Panorama du froid : Ischia – S. Angelo d’Ischia © Jochen Gerner

J’avais imaginé que la rencontre avec le Baloum se passerait au moment de l’arrêt du moteur, face au Pacifique en sortant de Sand Point. Mais nous avons dû naviguer longtemps au moteur et il a été arrêté pendant que j’étais malade dans ma bannette. Alors la rencontre avec le Baloum s’est passée hier, pendant que le vent donnait, sans forcer, suffisamment pour que le bateau soit présent, précis, ouvert à rejoindre Saint Georges. J’ai barré autant que j’ai pu pour sentir la gîte, les courants, le vent, pour en faire partie.
Alors seulement, le mal de mer de la nuit est passé.

Avitaillement – Dutch Harbor

À Dutch Harbor, j’ai déjà oublié combien nous sommes loin.
Nous avons bourré les cales du Baloum de lait concentré sucré, farine, levure pour le pain, pâtes, riz, thé, gâteaux secs, coulis de tomates, oignons, oranges, pommes, choux blancs, choux rouges, carottes, quaker oaks, corned beaf, jambon en conserve, sardines en conserves, raviolis, chili, bean en tout genre.Nous avons pris une douche dans le foyer des marins.Nous avons pris une bière au pub.Nous avons mangé des sushis dans le restaurant.Nous avons invité Sam du Wonder Worker et Adam des bateaux alentours à déjeuner.Nous avons fait un tour de taxi avec Sheila.Je n’ai plus froid.Dans quelques heures, Nous repartons pour Saint Georges à plus de deux cents milles au nord.

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Tournus (Saône et Loire) – Église Saint-Philibert © Jochen Gerner

Saloperie de Pacifique

Je n’ai rien vu du Pacifique nord. Le froid m’a pris.
Cela a commencé dans le premier quart, de 20h à minuit. La nuit est tombée. La température aussi. 6 degrés m’a-t-on dit. Pas de quoi faire un glaçon au sud d’Unga, en route vers l’Ouest de l’Archipel des Aléoutiennes. Le baromètre continuait à descendre, la mer grossissait.
À minuit, à la fin du quart, je me suis réfugiée dans mon duvet, et j’ai compris le froid.
Les extrémités n’étaient plus un problème depuis longtemps. Les entrailles étaient touchées.
Le froid venait de l’intérieur et le duvet n’y pouvait plus rien, même entouré d’une grosse couette. Le corps devait se battre tout seul.
Cela durait une éternité sans qu’un peu de chaleur ne revienne.
Une éternité pendant laquelle je me suis refusée de douter.
Dehors, on manœuvrait sans moi. On prenait deux ris sur la grand-voile, on enroulait du Génois.
Il fallait que la chaleur revienne, il fallait bouger. Les pieds, les doigts, le cou, les reins.
J’ai pensé à Nate, parti sur un chalut quelques heures plus tôt, il nous a raconté. Les difficultés avec un capitaine qui boit six bières au petit déj’, un début de saison difficile, les quarts qui durent 12 heures, la paye à la part de poisson, l’odeur du bateau. La glace parfois. Le chalut qui s’est retourné en mer de Béring. La saison qui peut durer jusqu’en octobre pour le saumon, indéfiniment pour le crabe. Tout dépend de l’argent nécessaire pour vivre en hiver.
Pourtant, la chaleur est apparue par les épaules, elle est descendue dans le dos. Je n’ai pas attendu que les pieds se réchauffent pour m’endormir.
Cela a continué lors du second quart, de 4h à 8h. Se lever en trombe, encore habillée pour sauter dans sa veste de quart et ses bottes.
Et vomir sur la coque, sous le vent.
Pendant les quatre heures passées dans le duvet, je ne m’étais pas réchauffée, pas suffisamment pour tenir le Pacifique.
J’ai abandonné, je n’ai pas pris mon quart, ni le suivant. Je ne suis pas sortie de la bannette pendant 24h. Impossible de boire, impossible de manger.
Et puis, vent debout, bord après bord, nous sommes sortis du Pacifique par la passe d’Unimak. Nous sommes entrés dans la mer de Béring et au matin du deuxième jour de navigation, Arielle est venue me réveiller.
La vie a recommencé par des flocons d’avoine, du sucre et du lait concentré.
La mer s’est calmée, je suis sortie sur le pont. Perdue dans les heures, les quarts, les jours.
La vie a continué par l’apparition de la queue d’une baleine.
Puis les nuages se sont dissipés le long de la péninsule de l’Alaska et nous avons pu voir les volcans enneigés d’Akutan.
Un jour plus tard, nous étions à Dutch Harbor au fond d’Unlaska Bay.

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Budapest. Vajdahunyad Vàra (Mezögazdasàgi Mùzeum) © Jochen Gerner

Le froid s’installe facilement, l’air de rien de façon pernicieuse. Par temps humide, il ne progresse pas d’une extrémité vers l’intérieur, il prend tout le corps rapidement et reste. Une fois bien amarré, il ne s’en laisse pas conter, il résiste longtemps, le plus longtemps possible.

Ne pas revenir

Quitter Sand Point et ne pas revenir.
Qui reviendrait dans l’archipel Shumigan, dans l’archipel des Aléoutiennes ?
Pourtant, et c’est le voyage qui commence, sans doute, nous n’avons pas pu nous empêcher de nous imaginer là, le temps d’une saison de pêche sur le Vicky Rae.
Cela nous avait sans doute pris lors de la dernière bière chez John et Iruyna.
Le temps de cette dernière bière et d’un folk Irlandais.
Un temps du recueillement, rassemblés, suspendus, chacun dans un coin de la pièce, devant le sofa, devant la très grande TV, devant le fridge immense.
Chacun danse, dans son monde, seul. Iruyna lance ses bras au-dessus de sa tête. John entame une danse celtique.
Chacun silencieux jusqu’à la fin de la chanson.
Nous partirons de Sand Point le lendemain. Sans hésitation.
Nate de Floride nous aura donné du flétan ; Roger, de Norvège un saumon ; Luis, du Mexique, un bout de bison. Christy, moitié japonaise nous fera des grands signes du Vicky Rae.
A Sand-Point, il suffisait de descendre du bateau pour que quelqu’un vienne bavarder ou nous aider. Il suffisait d’être là.
Je pense à Iruyna, arrivée des Philippines quelques semaines plutôt, mariée à John depuis deux ans. Iruyna qui se recroqueville dans son trop grand gilet et se plaint du froid. Iruyna qui va prochainement passer son premier hiver à des températures que l’on refuse de convertir en degrés celcius. Iruyna qui rêve de venir à Paris.
Nous partirons de Sand Point en fin d’après-midi.

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Mas Provençal (La Cremade) © Jochen Gerner

Patricia Ann, Seattle – WA

Columbia, Seattle – WA Jacole, Seattle – WA

Vicking Explorer, Seattle – WA Tammy Ilene, Seattle – WA

Miss Vanda, Sand Point – AK Cameron, Seattle – WA

Karen Evich, Junneau – AK Northern Dawn, Kodiak, AK

Shenya, Juneau – AK

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