Je suis un eskimo

Un quad avec des autocolants de pirates s’arrêtent devant nous.
But where U guys come from ???
France !
Waoh… Bonjour !
Outlaw
Et nous recommençons à raconter l’histoire du bateau qui est parti de Bretagne l’année dernière, qui a hiverné tout seul à Sand Point dans les Aléoutiennes, que nous avons rejoint par avion cette année pour le ramener plus près. Jusqu’au Groenland, peut-être jusqu’à Terre-Neuve.

Il faudra de nouveau raconter deux fois. Le temps de comprendre par où nous passons.
Par le Nord, oui, by the North, by the Nor’ West passage.
La prochaine étape ce sera Barrow et puis le Nunavut. Dès que les glaces le permettront.

What an adventure !

Mais vous parlez français ?
Non, je ne parle pas français, mais j’ai eu une petite amie française en Bretagne.

J’ai essayé de vivre là-bas. Avec elle.
Mais elle était un peu plus âgée que moi.
Et surtout, il n’y a pas de chasse là-bas. Qu’est-ce que je pouvais faire ?
Moi, vous savez, je suis un eskimo.
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Panorama du froid : Lagnes – Vue générale © Jochen Gerner

Je suis d’ici. J’ai été chasseur de baleine.
Aujourd’hui, je suis à la retraite, je n’ai plus envie de prendre des responsabilités pour les membres de l’équipage, qui disparaissent quand nous allons chasser.

Vous savez qu’on a aperçu des Belugas au large, nous attendons, tous les chasseurs attendent. Habituellement, nous le ramenons dans le lagon et là …

Ah, vous savez, je suis un eskimo.

Et l’on entend le temps nomade, le temps des chamanes et des igloos, celui de la société patriarcale, familiale qui se déplace pour chasser.
Celui des mangeurs de viande crue, d’où vient le mot eskimo.
Un mot qu’ici, contrairement au Groenland, on souhaite garder.

Playlist des glaces

Si je pouvais mettre de la musique par ici, sans me perdre dans des questions de piraterie et d’envies numériques, il y aurait :

Alela Diane – The Ocean – Pirate’s gospel
E.S.T. – Behind the Yashmak – Strange place for snow
Lou Reed – Caroline says II – Berlin : live at St Ann’s Warehouse
Steve Reich – Piano Phase – Another look at the counterpoint
Eric Clapton – Layla – Unplugged
Radiohead – Creep – Accoustic
Bob Dylan – I want you
Glenn Gould – quelque part dans les variations de Goldberg
Nick Drake – The river man
John Cage – In the Landscape – Americans !
Led Zepplin – Kashmir – Physical Graffiti
Bonjan Z – Dont’ buy ivory anymore – Solobsession
Dropkick Murphys – I’m shipping up to Boston
Arvo Prät – Palson – Kronos Quartet – Early Music
Janis Joplin – Piece of my heart
E.S.T. – Evening in Atlantis – Seven days of falling
Ben Harper – Take my hand – Ben Harper & the blind boys of Alabama
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Panorama du froid : Praha © Jochen Gerner

Jimi Hendrix – Hey Joe – The ultimate experience
Brad Mehdlau – Exit music – Art of the trio vol.3
Keith Jarret – Koln Concert, Part I
The velvet underground – Sunday morning – The Velvet Underground & Nico
Cinematik Orchestra – Ode to the big sea – Motion
PJ Harvey – Angelene – Is this desire ?
Satie – trois gymnopédie n°2 – Anne Queffelec
Amon Tobin – Marine Machine – So classic, It’s sounds so different
Laurent Korcia – Minor Waltz
Philipp Glass – Metamorphosis 1 – Piano Music
The Pogues – Dirty old town

En embuscade à Wainwright

Le passage arrive. Selon Willy De Roos, le deuxième skippeur à avoir franchi le passage (1977), il a même commencé depuis le Détroit de Béring.
Le 70è parallèle a été franchi ainsi que le Icy cape qui ne porte pas son nom par souci poétique. Au petit matin du 3 juillet, les premiers growlers (petits glaçons) sont apparus et le slalom a commencé. Pendant les quarts, l’attention ne supporte plus de relâchement, il n’est pas question de heurter une plaque gelée qui se dissimule souvent derrière la houle ou les déferlantes.
Le 4 juillet, nous approchons de Wainwright après une remontée au près, précise, de plus de vingt-quatre heures. Le vent mollit et le moteur en route, nous apercevons des taches brunes sur la banquise : des morses se prélassent, quantité de morses se prélassent. Pris par surprise dans leur sieste, ils ne réagiront que très tardivement à notre approche et plongeront dans l’eau pour être tranquilles.
À Wainwright, de nouveau, nous retrouvons la chaleur des habitants du Nord. L’hôtel ouvre sa cantine pour nous et une chambre pour que nous prenions une douche. J’ai toujours la même petite pensée européenne, il nous est impossible d’imaginer la réciprocité.
Les prévisions pour l’ouverture du passage sont bonnes, même s’il est encore fermé après Barrow, encore pris par les glaces côtières. Il s’agit tout de même du village le plus nord du continent américain.
Alors nous attendrons ici, patiemment.
Et puis un nouvel équipier doit nous rejoindre, mais ce ne sera pas avant le 17 juillet.

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Panorama du froid : Vaucluse – Menerbes – L’Hôtel de Ville © Jochen Gerner

Le Nadir et les Tchouktches

Le quart de minuit commence à 11h30. Il faut alors sortir du duvet, s’habiller, prendre les dernières nouvelles. Puis la barre, pour la première demi-heure, le temps de se réveiller. Un thé pendant la seconde demi-heure, le temps de se réchauffer. Et ainsi de suite pendant quatre heures.
Le quart de minuit du 2 juillet a commencé à 11h30.
Encalminés m’a-t-on dit.
Mer d’huile.
Pas un noeud de vent, pas un souffle.
Rien de rien sur la mer des Tchouktches.
La glace était là hier. En s’échappant, elle a peut-être brisé toute la houle, toute la brise. À moins que nous ne soyons au cœur de l’anticyclone.
Le quart de minuit a commencé à 11h30.
Prends des lunettes m’a-t-on dit.
Encalminés et ensoleillés.
Pleins feux sur le Nadir : le soleil est au nord et ne se couche plus, le point le plus bas de sa révolution se prend bien au-dessus de l’horizon.
Il éclaire le premier ice blink, une grande bande blanche qui indique des glaces.
Du coté du Cap Dyer, on aperçoit une petite banquise.
Les repères me quittent.

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Panorama du froid : Brest (Nord-Finistère) La tour Tanguy © Jochen Gerner

La mer des Touktches.
Très très violente m’avait on-dit.
Le seul repère géographique qui porte un autre nom que celui donné par les explorateurs ou les marchands de fourrures.
La mer des Touktches, de ce petit peuple du nord de Sibérie, à portée de jumelles dans l’après-midi.
Les Touktches, déstructurés par le communisme, oubliés par le capitalisme.
Les Touktches à propos desquels on trouve intéressant de faire un reportage pour Thalassa, de montrer la grandeur d’un peuple animiste, clanique, nomade, chasseur maritime, éleveur de rennes.
De montrer la sédentarisation et de nouveau alcoolisme, suicides.
De montrer la honte quand la baleine ne pourra plus être partagée. Elle doit maintenant être pesée, taxée et vendue, au plus offrant, pas au clan.

Le cercle polaire arctique

Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet.
Enfin une sorte de nuit.
Du moins, dans ma cabine pour mieux tromper le sommeil.
J’avais demandé que l’on me réveille, pour voir les traits et les pointillés sur l’océan.
J’ai jeté un œil dehors, point de traits, point de pointillés. Même aux jumelles.
Alors, j’ai attendu avec Arielle et Patrick assis devant la table à cartes. Quand il a indiqué le cercle polaire arctique, 66°33’ Nord, le GPS a rougi sous les flashs des appareils photos. On lui devait bien ça, avec tous les services qu’il nous rend.
Bientôt les 70es de latitude nord et le vertige d’être aussi haut.
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Panorama du froid : Staatliche Schlösser und Gärten Potsdam-Sanssouci © Jochen Gerner

De l’autre côté, si l’on prend appuie avec un compas sur l’équateur, il fait nuit 24 heures sur 24. Et c’est une toute autre histoire. Ne serait-ce qu’au niveau des températures : quant au pôle nord, les températures moyennes annuelles sont de -20°C et -50°C au minimum enregistré, au pôle sud, elles sont de -49°C en moyenne et -88°C pour la plus basse observée.
Une toute autre histoire donc, un continent Antarctique contre un Océan Glacial Arctique. En bas, c’est un continent que l’on protège examine, calcule pour qu’il devienne à jamais une réserve naturelle mondiale. En haut, un océan, dont on jalouse les réserves naturelles encore inexploitées, surtout celles de la frontière d’à côté.

Cours de glace

Issue des notes de Thierry Fabing
Le chemin à suivre se repère de l’avant ou en tête de mat. On cherche l’eau libre, repérable par des mouvements de houle très faibles ou la couleur des nuages. La proximité de la terre rend les eaux plus chaudes, mais les petits fonds bloquent les icebergs.
Un bateau à étrave renforcée peut tailler sa route dans une zone de glaces flottantes à la dérive, le pack, tout dépend de sa densité, indiquée dans les cartes des glaces en dixième. Au-delà de trois dixième, il ne doit pas s’engager dans le pack sans nécessité, sans vivres, sans moyens radios. Il doit alors rechercher les zones de glace les plus fines, récentes et sans hummocks.
Le pack travaille, il se serre et se détend souvent, au moins deux fois par jour au rythme des marées. Une fois dans la zone, le bateau monte sur la glace qui brise sous son poids. Si besoin, il doit battre arrière, écarter les glaçons au grappin et recommencer.
Le pack peut aussi se fermer complètement sous l’action du vent. Si le bateau est pris par les glaces quand elles se soudent, il faudra attendre, parfois plusieurs années avant qu’il ne se détende. Il lui sera alors utile de savoir que la glace d’un an n’est bonne à rien, de deux ans, elle peut servir pour la cuisine, de trois ans pour faire le thé.

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Panorama du froid : Pirineo Aragones – Tella © Jochen Gerner

Vocabulaire :
- Iceberg : gros bloc de glace d’eau douce, détaché des glaciers. Leur tirant d’eau peut être de six à dix fois leur tirant d’air. Ils se modifient continuellement en fondant ou en perdant des morceaux. Ils basculent, se retournent et trouvent un autre équilibre.
- Banquise : surface de mer gelée.
- Pack : zone de glaces diverses flottant à la dérive.
- Growler : bloc de glace d’eau douce, détaché des icebergs.
- Hummocks : empilages de plaques sur la banquise qui se compresse.
- Floes : plaque de glace en dérive, en général de moins de trois mètres d’épaisseur.
- Ice blink : ligne blanche visible sur l’horizon, signale la présence de glace.
- Ice foot : glace côtière, eau de mer gelée jusqu’au fond, insensible aux vents, aux marées et aux courants. Elles fondent beaucoup plus tard que les autres glaces à la débâcle.
- Ice field : champs de glaces.
- Slush Ice : cristaux de glace de mer récentes, présents dans les canaux d’eau libre du pack. Ils donnent à la mer un aspect huileux.
- Velage : glaciers marins qui occupent pour la plupart le fond des fjords, la glace s’en échappe et se fraie un chemin jusqu’à la mer, à la manière d’un torrent. Le fleuve de glace paraît immobile, mais il avance lentement, parfois des centaines d’années. Une falaise de glace fait front à la mer. Sous la poussée du fleuve et du travail de la mer, des pans entiers s’effondrent libérant des icebergs. En bateau, ne pas s’approcher des glaciers à moins de huit cents mètres.
- Nunataks : pointes rocheuses, dépassants de l’inlandsis.
- Polynies : chenal d’eau libre résultant du morcellement de la banquise.
- Wackes : étendue d’eau libre dans le pack.
- Williways : rafale de vent vertical.
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Panorama du froid : Bizerte – Le Vieux Port © Jochen Gerner

Instruments de navigation :
- Le radar reçoit un bon écho des icebergs mais pas des glaces basses sur l’eau comme les growlers, les floes. Il est inutile dans les chutes de neige, la pluie et les grains, même l’anti-clutter-rain montre des performances réduites.
- Le sondeur : les zones boréales sont toujours très mal cartographiées et les profondeurs ne sont indiquées que par quelques tracks qu’ont relevés les brise-glaces à leur passage. Le sondeur n’est pas très utile pour se repérer. Par contre, la hauteur émergée d’un iceberg échoué permet d’évaluer la profondeur à cet endroit (environ sept fois la hauteur émergée).
- Le compas : inutilisable dans le passage.
- Le GPS fonctionne mais la couverture est mal assurée.
- La visibilité est fréquemment réduite en été par la brume, la pluie et la neige.

The last frontier

Jusqu’à ce qu’on l’aperçoive, l’île n’existe que dans la virtualité d’une carte, d’une position GPS. On en comprend à peine la grandeur. Un point est indiqué pour le village, mais qu’est-ce que cela veut dire. Surtout quand il n’y en a qu’un. Un port, un alignement pour y rentrer, quelques indications sur du papier.
Dans l’approche à la voile, tout est une question de visibilité. On perçoit petit à petit ce que l’on avait deviné sur la carte. Une petite ombre à l’horizon devient plus grande, se noircit puis se précise. À chaque fois, j’ai envie de crier « terre, terre », et je pense aux pionniers, aux découvreurs, à ceux qui se sont lancés sans savoir, aux premiers cartographes.
Nous sommes partis de Nome pour frôler la dernière frontière, à la toute fin de la carte maritime, à la toute fin des mondes : un gag géographique. Au milieu du détroit de Béring, deux avant-postes ridicules, l’un russe, l’autre américain. Deux petites îles à portée de jumelle, séparée de quatre à cinq kilomètres : la petite et la grande Diomède.
Pour la petite Diomède, pas de cartes de détails. Pas de phare, non plus. À quoi servirait un phare à une île dans les glaces quand il fait nuit et libre de glace quand il fait déjà grand jour depuis longtemps. La grande Diomède n’est pas envisageable, nous n’avons ni l’envie, ni les autorisations nécessaires.
A bord, l’imagination va bon train… Que va-t-on trouver ? Une base militaires super développée, des sous-marins, des cost-gards en hélico, James Bond en personne.
Après une journée de navigation, et une approche dans la brume, nous mouillons devant un village sordide, quelques maisons décrépies, un cimetière. Pas de ponton. Nous utilisons le zodiac pour arriver par une passe indiquée par des locaux qui nous font signe depuis la terre. La mer est agitée et elle me coûtera mon premier bain à cette latitude.
Pour la première fois, les locaux n’ont pas le sourire ni la blague au bord des lèvres. Ils ne nous aident pas à amarrer l’annexe. Ils nous regardent hébétés. Ils ne nous demandent pas ce que nous faisons ici, ils nous demandent cent dollars par personne pour rester. Nous ne comprenons pas. Les regards sont tristes, marqués, déficients parfois. Nous ne voulons pas comprendre.
Nous remontons dans l’annexe et repartons sans explication.

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Cerbère (Pyrénées-Orientales) – Vue générale © Jochen Gerner

Quand nous levons l’ancre, la brume s’est levée sur la grande Diomède incroyablement proche. En face, à l’Ouest, à dix minutes de skidoo en hivers, c’est l’Est qui commence. Il est aussi 13 heures, mais le jour précédent. De part et d’autre, depuis la guerre froide, les habitants n’ont plus le droit de se parler, de s’amuser, ni de s’aimer.
Nous ne voulons pas comprendre, mais un grand malaise nous prend.
Un grand malaise que nous laissons sans doute aux habitants que nous n’avons pas pris le temps de rencontrer.

Le corps souple

Au commencement, il y a le bateau au port qui se prépare. Le corps prend les pontons, les gateways et jette une jambe sur le pont et se hisse en prenant appui sur un étai, un balcon, un chandelier.
Quand il descend dans le carré, l’espace à vivre du bateau, il se rend compte qu’il ne se retrouvera plus jamais seul, qu’il faudra faire avec les autres corps, dans une juste distance, pour que les déplacements soient fluides, pour qu’on ne s’approche pas trop non plus de lui.
Plus tard, il passera sa première nuit à bord, dans le duvet, dans une petite bannette qu’il ne partagera pas. C’est son espace pour les quatre prochains mois.
Le bateau bouge très peu, il dort tranquillement.
Après quelques jours, le bateau part et le corps avec. J’ai déjà décrit ce moment-là. Cette fois-ci, les années de vies urbaines ont eu mal à céder et le corps en a bavé.
Et puis, il devient autre chose. Il intègre les mouvements, les oublient. Sa démarche dans le bateau lui est liée. Il s’y appuie. Il est constamment sollicité pourtant il doit se délier, se déplier, briser ses résistances.
Pris par le rythme des quarts, il ne pourra dormir que quatre heures d’affilée, quatre précieuses heures à l’intérieur desquelles il faut entrer d’un seul coup. Chaque minute de réparation est précieuse. Alors, il se cale d’un bord ou de l’autre selon l’amure et la gîte. Se laisser aller contre les mouvements serait épuisant, il préfère se bloquer tout contre la coque et s’en mêler. Sans doute en souvenir des moments amniotiques. Dans le duvet, il produit de la chaleur et il peut se réchauffer. Quelle que soit l’allure, il s’endort dans des profondeurs puissantes, absolument nécessaires. Il fait attention à ce que la bannette soit obscurcie mais il n’a pas vraiment subi la disparition de la nuit.
Quand il se réveille, il est surpris de savoir que l’on a réduit les voiles ou changé de bord, que la houle augmente ou que le vent molli. Il se rend compte qu’il était en veille et que, si besoin, il se serait réveillé pour aider à la manœuvre.
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Barcelona – Parc Güell © Jochen Gerner

Miles après miles, escales après escales, sa température s’est adaptée. Il ressent le frais et se protège contre le froid. Il a maintenant ses repères pour faire attention à la faim, à la frousse, à la fatigue. Il arrive aussi à se nourrir et même à apprécier de manger. Ce midi, c’était élan au soja. Il se rappelle que jusqu’alors, le flétan, le saumon et le caribou n’avaient pas été acceptés mais il aimerait bien maintenant y goûter de nouveau. Le corned beaf, c’est peine perdue. Il peut préparer un repas, travailler sur la table à carte, lire et discuter.
Le corps a cédé, il s’est agrandi, il s’est assoupli.
Il est devenu marin.

Le départ de Corto

Nous avions décidé de ne pas en parler. Pour protéger la famille et sa décision, mais l’un des équipiers a débarqué depuis Saint Paul. J’ai laissé le temps passer.
Un matin, il nous a dit très simplement : Je vais quitter le bord aujourd’hui. Un avion de Pen-Air pour Anchorage partait dans l’après-midi, nous l’avons accompagné à l’aéroport dans le pick-up d’un ami. Il portait la casquette de son grand père malouin et sa veste de quart salée, je lui trouvais des allures d’Hugo Pratt. Plus tard, il nous dira qu’il a rejoint l’Alberta et continue un voyage moins périlleux. Je pense avoir compris, je peux me tromper aussi.
Il est quantité de choses qu’il est impossible d’expliquer au-delà du Baloum Gwen. Nous devions être six. Une n’est pas venue du tout, Corto est parti, un équipier a embarqué comme convenu à Saint George. Nous ne sommes plus que quatre : Thierry Fabing, ancien capitaine de l’Abeille Flandre, Arielle Corre, qui a sillonné dans le Nord depuis longtemps, et Patrick Reader, notre « birder » (grand amateur de photos animalières et notamment d’oiseaux). Ce qui se passe dans le huit clos du carré, lors des quarts dans le cockpit, lors des escales n’appartient qu’à nous. Il s’agit d’un équilibre délicat, fait d’attentions et d’affirmations, d’autorité et d’écoute. Cet équilibre de menus détails empilés, accumulés, éparpillés est précieux.

Equipage à Nome
Equipage à Nome

Nous avons constitué des binômes mixtes.
Thierry et moi, nous nous occupons des quarts de 8h à 12h, 16h-20h et 24h-4h.
12h de quart par jour, 6 heures de barres chacun.
Le reste du temps est occupé à dormir, se réchauffer, manger.
Lire est en option en fonction de l’état de fatigue et des choses à faire à bord.
Le temps pour écrire est volé.

Appelez-moi Jeanne

Emprunter Melville

Appelez-moi Jeanne. Voici quelques années – peu importe combien – mon compte bancaire vide ou presque, rien ne me retenait à terre, je songeais à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe.
Il s’agissait d’une méthode à moi pour secouer la mélancolie et fouetter le sang. Quand je sentais s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installait un crachin humide de novembre, alors j’estimais qu’il était grand temps de prendre la mer. Cela me tenait lieu de balle et de pistolet. Je m’installais dans l’Atlantique, je suivais les courants de l’Europe vers le nouveau continent, sans même penser qu’un jour, la route aurait une fin qui se déciderait sans moi.
Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens.

Froid 23

Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Quitter Melville

Appelez-moi Jeanne. Pendant de nombreux mois – peut-être une année, peut-être plus – mon compte bancaire de nouveau nourri, j’avais pris le temps de ralentir, d’épaissir, de grandir. Une fois cela acquis, je songeais à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe.
Il ne s’agissait plus de suivre Ismaël dans le vent d’un Achab et de sa tristesse. Il ne s’agissait plus de s’écouler dans une ville de bord de mer et de larguer des amarres invisibles. Il était question de trouver la route juste, sensible, fragile, une route pour soi, une route maritime de retour.
De retour en soi, un retour fort des profondeurs vers lesquelles les océans m’avaient menée.
Une veste de quart ajustée et de nouvelles bottes de pont, il fut temps d’embarquer. Alors que je traînais les anciens réseaux et les nouveaux, je ne pensais pas trouver un bateau qui me lierait autant à l’histoire maritime, qui me lierait autant à elle, qui me lierait.
Pourtant, une fois à bord, le sac défait et les quarts décidés, prise par des sédiments intimes bien ancrés, j’ai douté, j’ai vomi, j’ai failli renoncer. Renoncer devant le nombre de miles à parcourir, devant le froid viscéral, devant l’engagement que cette histoire me demandait. Heureusement, lentement, beaucoup trop lentement, la peur n’a pas su trouver de prise suffisante, elle a glissé et elle a disparu.
Aujourd’hui, à quelques jours de navigation du cercle polaire et du détroit de Béring, à quelques jours de la côte nord de l’Alaska, à quelques semaines de l’entrée du passage du Nord-Ouest, je suis prête pour l’océan Glacial Arctique, les aurores et la glace. Je suis prête à rentrer par cette route-là, tranquillement, avec précision et grand calme. Je n’ai plus froid, je suis amarinée et je suis prête à rentrer vers l’Atlantique et l’Europe.
Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, construit, à leur manière, un franc-bord pareil au mien.

Devant unalaska 2
Devant Unalaska

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