Au delà du 141°

Dans la mer de Beaufort, au delà du 141eme degrés de longitude ouest, dans il y a le Canada, le Yukon puis le Nunavut, le fleuve Mackenzie, les territoires du Nord-Ouest, les Inuvialuits, Tuktoyaktuk, Cambridge bay, le golfe d’Amundsen, du couronnement, de la reine Maud, l’île de Baffin.

Le 141° degrès, parce qu’il a été plus simple de tirer un trait droit sur une carte que de rechercher le sens d’une frontière.
Et comme le sens est flou, on continue le conflit au delà du continent, au delà des eaux territoriales, au delà de deux cents milles du continent. Les uns racontent que la frontière doit être perpendiculaire à la cote, les autres qu’elle doit se prolonger le long du 141°. On cache pétrole, hydrocarbure, gaz derrière des arguments géographiques diplomatiques.
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Panorama du froid : Lyon – Basilique Saint-Martin-d’Ainay © Jochen Gerner

En attendant, à la voile, on passe une frontière sans même avoir besoin de sortir de sa bannette. On verra pour les formalités plus tard.

Prendre au vent

Tout ce que l’on peut prendre au vent.
D’un bord et de l’autre, d’une amure à l’autre.
Même si on est sur le mauvais bord.
On espère que ce sera le bon, celui qui nous rapprochera le plus de la route à suivre, celui qui nous rapprochera le plus de notre cap idéal, de notre destination. Mais quand on choisit de prendre le passage contre les vents dominants, contre les courants, quand on choisit de partir alors que la météo ne nous donne aucune fenêtre pour espérer, quand on décide de partir par force sept, de prendre la mer au lendemain d’une nuit à trois degrès à l’extérieur et huit dans le bateau, alors c’est le ventre qui une nouvelle fois passe par dessus bord.
De passer par-dessus bord parce qu’il avait attendu trop de temps à terre. Parce qu’il s’était réchauffé.
De passer par-dessus bord, trois ou quatre quart durant en attendant que la mer se calme et que la température remonte.
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Panorama du froid : Toulouse – La Basilique Saint-Sernin © Jochen Gerner

Tout ce que l’on peut prendre au vent.
D’un bord et de l’autre, d’une amure à l’autre.
Il y a toujours un bord qui va mieux que l’autre.
Virer de bord au bon moment, au milieu d’un quart, à la fin, quand on a compris qu’il n’y avait plus rien à en tirer, qu’il nous a refusé le vent, que le courant nous éloigne.
Entre Barrow et Kaktovik, il nous en faudra de la patience. Le vent qui se met dans notre route, pile dans l’axe de notre route jusqu’au bout, jusqu’au mouillage. Entre Barrow et Kaktovik, nous naviguerons à moins de trois nœuds de moyenne sur la route.
Il faut multiplier par un huit pour avoir l’équivalent en kilomètres heure.
Cela donne la vitesse d’un très bon marcheur.

L’Ours polaire de Kaktovik

Cela vient des tréfonds.
De notre enfance, sans aucun doute.
Un imaginaire universel certainement.

De plus loin encore pour les marins, jusqu’à l’Antiquité, jusqu’à Pythéas, le premier, un grec de Marseille, parti en faisant le point, tous les jours, avec la hauteur du soleil, la nuit avec celle des étoiles, celles de la grande ourse.
Le premier qui est allé « derrière la naissance des vents », jusqu’au grand nord.
Le premier marin de l’Antiquité, revenu en racontant la banquise, le soleil de minuit, le pôle nord. Le premier qu’on a pris pour un fou.
Celui qui a sans doute parlé des ours.
L’ours polaire, blanc, un descendant du grizzli.

Cela vient des tréfonds par le calme et la très grande domination. Il sort de l’eau tranquillement, il remonte la plage, il nous ignore. L’ours n’a aucun prédateur par ici, il est bien trop puissant.
Il renifle, s’approche des carcasses de baleines.
Il cherche un morceau séché et l’arrache.
Il nous ignore. Planqués dans un mini van, nous ne sommes même pas à envisager.
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Cela vient des tréfonds par le calme et la très grande domination. Un sentiment saisi entre la puissance et la plus grande douceur. Une émotion compressée.

Le silent sound

Cela a commencé par un bruit de ponton. Je ne sais plus où.
Ou bien c’est venu de Patrick, l’autre Patrick, notre base arrière à Paris qui nous envoie les météos et les cartes glacielles par Iridium. Ou d’Arielle, à travers le mail d’une connaissance : d’autres bateaux s’engagent dans le passage d’ouest en est, cette année.

A Nome, nous avons aperçu le Ty Hina, à quai, encore bâché de son hivernage. Quelques jours après, la toile avait disparu et le soir même Peter, fraîchement débarqué d’Australie venait dîner à bord. Il ne refera pas le Passage cette année mais se baladera en Alaska du sud en attendant une année ou deux avant de rentrer à Melbourne.

A Barrow, nous avons entamé quelques recherches internet à la bibliothèque et découvert sept autres bateaux, trois dans notre sens, quatre dans l’autre. Et un matin dans la houle du mouillage, au petit-déjeuner, un voilier canadien était mouillé pas très loin de nous. Il nous a suffit d’un appel à la VHF pour les inviter à bord.

Le Silent Sound, la rencontre avec les trois membres de l’équipage, l’envie de dîner ensemble, puis déjeuner puis dîner de nouveau. Découvrir les envies, les parcours, les imaginaires. Raconter l’armement du bateau, la préparation de l’expédition, l’organisation des quarts, de la bouffe, du froid.
Et puis avoir envie de se revoir.
Sans pour autant avoir grand chose d’autre à se dire que des sourires qui disent seulement qu’on est heureux d’être là, de partager cette histoire.
Beaucoup de questions sont posées à Thierry : le moyen de trouver de l’eau, la tenue des mouillages, les courants. Beaucoup de considération, du respect, de l’écoute, une certaine pudeur aussi.
Et puis avoir envie de se revoir, au long du parcours, plus loin dans la vie de marin et ses inclinaisons vers d’autres départs, d’autres latitudes.
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Panorama du froid : Lausanne – La Cathédrale et le pont Bessières © Jochen Gerner

C’est un tout petit monde qui nous relie, celui des océans, trois fois la surface de la terre, celui des vies qui ont fait un choix et essaient de le tenir, en dépit de la terre parfois. Je crois que de tous temps, les marins ont su avec quel bateau, dans quel courant, vers quelle contrée, avec quelle latitude, que cela soit par les bruits qui parcourrent la terre, les récits, la radio, la blu ou internet, ils ont toujours su où les autres étaient.

Le Cameron, Canadien, a quitté son travail de journaliste à Hong Kong. Quelques années plus tôt, il a fait le même convoyage que moi, pour la même boîte, au départ de Capetown vers les Antilles.
Hans, Allemand vivant à Dresde, est un habitué du Cargo sentimental, bar mythique de Locmiquélic en face de Lorient là où vit Arielle. Il oscille, réfléchit, échange mais semble s’acheminer vers une vie de marin professionnel. Il nous parle de sextant avec les yeux qui grandissent, les courses au large le tentent. A moins qu’il retourne à terre, vers des études, un doctorat et une vie intime.
Tobias a passé une année d’étude devant l’Ours polaire de Pompon à Dijon. En fin de repas, il signera le guest book du Baloum : merci pour cette invitation inattendue, c’est pour cela que les voyages sont faits.

www.openpassagexpedition.com

D’est en ouest :
Philipe Poupou (Le Philipe Poupon) et le Fleur australe
Eric Forsyth et le Fiona (Westsail 42)
Bagan (Motoboat)
Polar Bound (Motorboat)
Cap’ten Lee, trimaran en solo (Corsair 31)

D’ouest en est :
Silent Sound, Cameron Dueck, (Amor 40) openpassagexpedition.com
Ocean Watch, Marck Schrader, (custom cutter 64)
Baloum Gwen, Thierry Fabing

L’année dernière :
Le Ty Hina

Eben Hopson et le Tundra Times

Quand on naît à Barrow en 1922, qu’il y fait moins de zéro degré 324 jours par an et que les droits des Indiens d’Amérique ne sont pas encore dans les discussions, on ne développe pas une vision politique aussi affirmée en regardant les étoiles. Surtout pas la polaire. Non, on l’éprouve, on y va, on revendique et on fait des petits pas pour soi, pour les autres et le monde entier.

Eben Hopson a commencé à 15 ans, en écrivant au bureau des affaires indiennes de Washington pour dénoncer les travers de l’Université qui ne payait pas les étudiants venus faire des études à Barrow. Taxé immédiatement de provocateur, il a été interdit d’embarquement sur le North Star, le bateau qui aurait pu lui permettre de poursuivre ses études plus loin. Alors il est devenu manœuvre, puis ouvrier du bâtiment, puis ingénieur juste avant que l’armée ne lui demande de partir pour la guerre.

La seconde guerre mondiale depuis le Nord de l’Alaska.
Depuis Nome, la dernière base aérienne avant l’Union Soviétique.
Ou dans le nord du Pacifique, le long de l’archipel des Aléoutiennes.
Pour un Inuit, il fallait donc immédiatement intégrer la notion de frontières, de pays, d’ennemis. C’était donc les Inupiats et les Aléoutes contre d’autres aléoutes ou les Tchoutchkes, d’un coté et de l’autre des Diomèdes. Des peuples sans reconnaissance, sans droit, sans territoire. Des Inuits.
L’absurdité de la situation n’a pas pu échapper à Eben Hopson. Une absurdité qui a continué après guerre quand on lui a demandé de travailler à la maintenance des Dew line stations.

Alors la carrière politique d’Eben Hopson est partie de loin, du plus loin de la culture eskimo, liée au climat, à l’oralité, au nomadisme. Pour cela il fallait discuter, discuter ensemble, rassemblés. Pour être plus nombreux, plus forts, plus justes. Dès 1965, il aide à organiser une première plateforme de revendications de toute la culture Inupiat. Rapidement, il comprend qu’il faut frapper à Washington et il se place au cœur des négociations pour la création des corporations inuits, la reconnaissance de la citoyenneté et des territoires des inuits d’Alaska et le versement d’un million de dollards de réparation pour les communautés américaines (accords de 1972).

Repéré par le gouverneur de l’époque, Eben Hopson devient son premier assistant aux affaires indiennes. Marchant sur deux pieds, Eben Hopson peut enfin commencer un travail bien plus profond. D’un coté, il participe à la création d’une taxe sur le pétrole qui sera votée par le Congrès, une taxe dont la gestion revient aux corporations inuites. De l’autre coté, sur le plan local, il crée de comté du North Slope, regroupant les huit villages du nord Alaska, et devient le premier Maire eskimo de l’histoire. La taxe fournissait un budget de 85 millions de dollards en 1980. Un budget largement suffisant pour que les 4000 habitants prennent le tournant imposé par la modernité : des routes, des écoles, un système de santé publique, un système sanitaire, l’électricité…
Il n’avait pas échappé à Eben Hopson que le Pipe line, qui fournit 85% des richesses de l’Alaska, prend sa source à Prudhoe Bay, un des village du comté.

Au sein du parti démocrate de l’époque, Eben Hopson commence à prendre un poids certain. Un poids qui lui sera nécessaire pour avancer sur les traces inuites, liées au climat, à la chasse, au nomadisme, au moment même où l’on commence à parler écologie, sans nuance, au moment où l’on tente d’interdire complètement la pêche à la baleine. Là, Eben Hopson ne rigole plus du tout, il va de Tokyo en Grande Bretagne pour faire connaître la culture inuit et la pêche de subsistance, la réelle richesse inuit.

En 1977, Eben Hopson convoque les siens, les chasseurs de baleines, de morses, de caribous, de bœufs musqués et autres espèces arctiques du Canada, et du Groenland, il convoque tous les inuits qu’il est possible de rassembler à Barrow. Il introduit alors la première Conférence Circumpolaire Internationale ainsi :
We Inupiat live under four of the five flags of the Arctic coast. One of those four flags is badly missed here today. But at least in Denmark, Canada and the United States, it is generally agreed that we enjoy certain aboriginal legal rights as indigenous people of the Arctic. It is important that our governments agree about the status of these rights if they are to be uniformly respected.
En clair… il regrette que les inuits de l’Union soviétique ne puissent être présents et propose un passage en force commun auprès des gouvernements pour la reconnaissance des droits des peuples de l’Arctique. (L’intégralité du discours : http://www.ebenhopson.com/icc/ICCKeynote.html)
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Panorama du froid : Arc-et-Senans (Doubs) – Les Salines Royales © Jochen Gerner

Un territoire inuit international, où la question de l’environnement, de la culture et de la pêche serait préservée des Etats, se dessine dans les différentes communautés. S’en suit une importante bataille des Inuit unis au niveau international, une bataille qui donnera du poids aux Inuits des territoires du Nord Ouest canadien dans le reconnaissance de leurs droits et la création du Nunavut, une bataille qui donnera du poids aux Inuits du Groenland dans la reconnaissance de leurs droits auprès du Danemark.

En 1980, on est à la veille de la Conférence Circumpolaire Inuit à Nuuk au Groenland. Il est question d’une charte élaborée par les Inuits, que les Etats doivent ratifier en deux ans. John Amogolik, le vice président du Inuit Tapivisat du Canada, révise son discours pour que l’on ne retienne qu’un chose : « nous voulons plus que de l’argent et des territoires, nous voulons un statut territorial pour tous les Inuits ». Ce serait une reconnaissance du droit le plus anti-occidental, celui de passer les frontières sans monter ses papiers.

En 1980, on est à la veille de la deuxième Conférence Circumpolaire Inuit à Nuuk au Groenland, il est question d’une charte pour tous les Inuits. Et Eben Hobson décède.

Heureusement, les articles du Tundra Times de l’époque sont préservés au musée de Barrow, dans une vitrine très éloignée, une vitrine dont il faut demander l’accès pour pouvoir les lire.

L’Ayauppiaq

L’Ayauppiaq, c’est le messager, celui qui partait avec sa canne en bois flotté de campement en campement pour apporter les nouvelles. Orales les nouvelles évidemment. Les eskimos n’ont été convertis à l’écriture qu’avec l’arrivée des évangélistes brisant en une ou deux générations des millénaires de traditions orales, de chamanisme et de nomadisme. Les évangélistes n’ont pas eu l’idée de préserver les techniques mnémotechniques pour apprendre, transmettre, communiquer. Des techniques qui nous auraient été peut-être étés utiles pour démultiplier les outils pédagogiques occidentaux. Mais ici, comme sur le reste de la planète, les échanges culturels ne sont jamais allés que dans un sens, celui des lettrés vers les indigènes. Les indigènes pour lesquels les missionnaires ont, dans leur grande bonté, inventé un alphabet, aujourd’hui enseignée dans les écoles à côté de l’anglais, à travers des manuels scolaires. Adieu l’autorité des anciens et du statut de leurs dires.

L’Ayauppiaq avait pourtant un joli rôle. Chacun racontait ce qu’il voulait communiquer à sa famille ou son ami à son oreille. Pour s’en rappeler, il nouait un ruban de couleur à son bâton et, une fois qu’il avait rempli son bâton de plein de couleur, il partait à travers la Toundra.
alphabet inuit
Aujourd’hui, le bâton de l’Ayauppiaq de Barrow est au musée, l’Inupiat heritage center. Juste à côté de la photo noir et blanc du dernier messager. Un musée haut en paradoxes, plus que jamais un concentré de deux époques qui tentent se s’entremêler, l’une engloutissant l’autre sans garder ses apports. La première est celle des médiathèques, des connexions internets, des outils de muséographies modernes, une époque qui n’a pas plus de vingt ans. La seconde est celle présentée dans les vitrines, une époque qui n’a pas plus de soixante ou soixante-dix ans. On montre la construction de l’aérodrome, ou la liste du premier conseil municipal eskimo, mais surtout, on montre des photos des anciens. Une époque bien peu lointaine si l’on songe aux millénaires de traditions orales qui ont façonné les sociétés Inuits, aux millénaires de traditions orales balayées en un demi-siècle que l’on ne peut préserver, même dans un musée. Comment évoquer les apports d’une langue agglutinante, d’un continuum linguistique façonné toute petite touche par toute petite touche au fil des générations. Nous prendrons pour nos langues gréco-latine figées, les mots les plus signifiants comme kayak, igloo ou parka. Mais pour neige, comment faire quand les Inuits commencent le mot pour qu’il devienne une phrase aux nuances infinies. Les cultures s’entrechoquent au prix des langues qui disparaissent.

Alors, les photos des anciens, c’est bien la seule entrée possible pour montrer que la culture orale n’a rien à faire dans des vitrines. On se trouve en face d’un mur de photo des seniors, puis devant des vitrines qui présentent un peu en vrac des photos des personnes importantes dans chaque ville du North slope Borough, le comté nord de l’Alaska. Puis un mur solennel consacré aux visionnaires de l’Arctique, des visionnaires qui s’appellent Nammie Kagak, Jim Aveganna, Terry Tagarook, Sam Taalak, Ruth Nukapigak, Sarah Kumuknana. Des noms inuits mais des prénoms américains. On est fiers d’eux, de leur apport, de cette génération qui a vécu au temps de l’Ayauppiaq.
Cette génération que l’on voit un peu plus loin, en chair et en os devant un ordinateur en train s’essayer d’envoyer un mail aux petits-enfants.

Heureusement pour la mémoire mise dans un musée, Barrow, c’est aussi un village eskimo qui fait date dans l’histoire plus ancienne de la chasse à la Baleine. Au dix-neuvième, quand New Bedford était la capitale mondiale des chasseurs de baleines (relire Moby Dick…), c’est à Barrow qu’on envoyait les petits jeunes se former notamment au harpon flotteur qui permet de suivre la baleine dans sa progression. Et puis quand le commerce des parapluies à Baleine et des corsets s’est développé, on a créé des stations de pêche le long du conté, jusqu’à ce que des chasseurs américains décident de s’installer, de se marier avec des inupiats et que les métissages commencent.
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Panorama du froid : Budapest. Orszàghàz © Jochen Gerner

Alors la chasse à la Baleine a changé de statut, elle ne servait plus à permettre à la cellule familiale de survivre, elle n’était plus le fruit d’un partage communautaire, elle est devenu un objet de commerce et de développement.

Aujourd’hui encore, un chasseur de baleines nous raconte sa fierté d’avoir pêcher hier sa première baleine, elle devait faire plus de 45 pieds de long (un peu plus que le bateau) et il mit deux jours pour la découper entièrement. Cette année enfin, il pourra en apporter des morceaux congelés pour la fête annuelle.
Aujourd’hui encore, le métissage continue, il part d’un peu plus loin, entre les locaux et les Philippins, nombreux dans la ville.

Passage au corps

Pendant que le Nord se dénude.
Bateau amarré glace
L’entrée du Passage, devant la porte, entrouverte.
Un passage géographique, un dédale d’îles, de détroits, de golfes, de mers.
Un passage précédé par une histoire maritime, la grande histoire, celles des vikings, celles des chasseurs de baleines, celle des découvreurs.
Des plus grands découvreurs, ceux qui ponctuent l’enfance, l’imagination, les rêves de liberté, d’humilité, de dépassement.
Ceux qui ouvrent des voies.
Des voies en soi.

Parce qu’on ne va pas se la raconter longtemps.
Le passage du Nord Ouest, ce sera des rencontres, des émerveillements, des découvertes sur la vie inuit, sur son histoire, sur une toute autre façon d’être au monde, ce sera des miles et des milliers de miles.
Mais ce sera surtout un voyage vers soi, plus loin, plus précisément.

Le temps du tourisme est terminé. Je continuerai à respirer la vie ici, au-delà du cercle arctique, la vie bipolaire. Je continuerai à explorer son rythme actuel emprunt des temps oraux passés, son rythme actuel mu par la culture écrite nord-américaine. Une culture qui s’impose dans ces plus mauvais travers avec une force déconcertante.

Pour aller plus loin dans l’expérience, il faudrait faire d’autres choix, ceux de rester, de se transporter ici et d’oublier son identité pour devenir autre. Combien d’années… Pour trouver quoi d’autre que ce qu’on laisse en soi, derrière soi, au fond de soi. Le renoncement n’est pas mon chemin. Et puis, ce serait une bien piètre destination que de vouloir abandonner son monde pour aller vers une société faite de la transmission des anciens.
Je préfère accompagner ma mémoire dans ses mouvements et ses transformations. Je préfère entremêler mon monde à celui des autres sans me perdre pour autant… dirait Glissant. Je préfère grandir obstinément.

Le Passage du Nord-Ouest ne m’importe pas tant par ce qu’il me montre d’inhabituel, de curieux, d’insolite. Il me travaille ailleurs. Il m’importe par ce qu’il fait de moi, comment il façonne le reste de mon existence, comment il la renforce, lui donne de l’épaisseur, du corps. Comment il prolonge l’invention de soi, ce qu’il met en jeu. Les repères se brisent, les abscisses et les ordonnées secouent et avec eux le regard sur soi, les autres et le monde.
arctic Ross
Le Passage du Nord-Ouest me travaille ailleurs.
Dans un chemin à explorer, à emprunter, à incarner. Le chemin du retour vers l’Atlantique et l’Europe.
Dans une question de temps, de temps de l’existence qu’il faut maîtriser, relier, incarner.
Un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Pas de la lenteur, même si le marin ne connaît qu’elle. Pas cette lenteur du voyageur qui s’obstine à contrer l’accélération moderne, celle qui brise le temps dont l’intime à besoin pour se préserver. Pas la lenteur donc, qui ne se situerait qu’en opposition à la vie terrienne, la vie incontrôlable.
Pas de recherche d’extrême ascétisme, de repli, de pureté, de chasteté ; même si le Nord ne renvoie que cela.
La vie à laquelle j’attache de l’importance n’est pas celle-là. Je sais qu’elle est faite d’amis et d’échanges, de densité et de raffinements, d’ivresses et de nourritures grasses.

Le passage du Nord-Ouest me travaille ailleurs, dans une question de temps, de temps de l’existence qu’il faut maîtriser, relier, incarner.
Un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Le temps nécessaire pour revenir vers soi, avec justesse et force, le temps nécessaire.

Nécessaire pour que le sucre fonde… dirait Bergson. Il parlerait d’attention à la vie, d’intuition capable de dépasser l’expérience pour lutter contre l’illusion, contre l’innocence du touriste, pour surpasser l’empathie et l’affect du voyageur.
Une empathie et un affect décuplés par le voyage et les repères bouleversés.
Une intuition capable de comprendre le tournant, de le regarder bien en face et de le prendre.
Juste à la bonne vitesse.

Pendant le Passage du Nord-Ouest, le corps devra démultiplier ses formes, tantôt se resserrer, tantôt s’élargir, et j’espère naturellement trouver la juste contraction. Je doute parfois. Cette inquiétude me permet de rester en éveil. Il n’est pas question que le corps aille au-delà de ses limites, qu’il s’évapore dans une quête sportive, qu’il se renferme dans une ridicule punition. Même si les arêtes de la vie ressurgissent avec le voyage. Le corps devra se reposer pour avoir la juste tension en soi pour ressentir au plus profond, pour capter ce qui se passe et ne pas le nier. Il devra songer à se divertir et prendre plaisir aux moments partagés avec les autres, avec le bateau et la mer.

Le passage n’est pas une étape, encore moins une traversée. Le passage est l’unique essai que la vie ne reproduira pas. Il faut l’aborder avec tranquillité et détermination.

Le Passage du Nord-Ouest est cet unique essai d’éprouver un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Froid 38

Panorama du froid : La Pointe-Percée et les Quatre-Têtes © Jochen Gerner

Aujourd’hui, je suis devant l’entrée du passage, devant la porte, entrouverte.
Un passage géographique, un dédale d’îles, de détroits, de golfes, de mers.
Un passage précédé par une histoire maritime, la grande histoire, celles des vikings, celles des chasseurs de baleine, celle des découvreurs.
Des plus grands découvreurs, ceux qui rythment l’enfance, l’imagination, les rêves de liberté, d’humilité, de dépassement.
Ceux qui ouvrent des voies.
Des voies en soi.

Un passage dont le temps et la géographie n’appartiennent qu’à moi.

Premières glaces

Translation Wainwright – Barrow

Quatre vingt dix miles.
Presque rien.
Une journée de navigation.

Quatre vingt dix miles de près.
Un peu plus.
On dit trois fois la distance.
Bateau glaces vue de haut
Quatre vingt dix miles de près et un pack de glace.
Un temps infini.

On est entrés, ressortis.
On l’a remonté au nord, descendu au sud.
Un immense pack, dédale de growlers, de floes, de jeunes glaces.
Peu d’eau libre, peu de polynies.
Un immense pack en arc de cercle qui ne cessait de grandir, de se détendre mais qui ne semblait pas vouloir se briser.
Le vent portait dans un sens, le courant dans l’autre, ils ne faisaient que resserrer le pack et la vision de falaises de glaces qui se referment autour de nous.
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Panorama du froid : Saint-Tropez (Var) – Quai Suffren © Jochen Gerner

On est entrés, ressortis.
On l’a remonté au nord, descendu au sud.
Ce devait être après le souffle, le grand jet d’eau qui nous a occupé toute une après midi au beau milieu de nos zigzags dans le pack.

Incroyablement puissant.

Et puis un dos, imposant, sans doute de la taille du bateau.
Et puis une queue de Baleine, au loin, au milieu des growlers, des floes et des jeunes glaces.

Je m’étais pourtant cent fois projetée dans une telle rencontre.
Je suis restée interdite pendant un bon moment.
Interdite en me disant qu’elle ne pouvait avoir ignoré la coque du bateau, elle lui faisait signe. Interdite d’avoir de telles pensées.

Jusqu’au moment où un petit phoque s’est approché de la coque.
Et puis il y a eu des morses.

Ce devait être après le souffle de la Baleine.
Nous nous sommes amarrés « cul à quai » sur un iceberg, pour réfléchir.
La carte glacielle indiquait bien de l’eau libre le long de la côte.
Ce devait être après le souffle d’une deuxième Baleine, un peu plus fine, plus blanche aussi.
Nous sommes ressortis du pack, nous avons trouvé une passe.
Depuis deux jours, nous n’étions qu’à une vingtaine de miles de Barrow.

90 miles : 162 kilomètres
20 miles : 36 kilomètres

The very rough picnic

Ce qu’il faut pour un very rough picnic en Alaska :
- une conducteur de travaux possédant quad et carriole,
- une toundra sans l’ombre d’une envie d’arbre,
- une base de la Dew Line laissée à l’abandon,
- du saumon boucané,
- un cake aux olives et un far breton,
- une lagune reflétant les couleurs du crépuscule polaire,
- quelques boîtes de pâté,
- des bottes, des bonnets, des lunettes, une bombe anti-moustiques,
- une veste ne craignant pas la boue,
- des carcasses de belugas, de caribous et de mammifères marins non identifiables,
- une lampe de poche pour escalader les radars et les bâtiments décrépis,
- une bande de marins ayant envie de voir ce qu’il se passe dans les terres.

Secouer le tout dans la carriole pendant deux ou trois heures.
Dew line
Note complémentaire :
Le dew line est le système de radars que les Etats-Unis ont développé en 1954, pendant la guerre froide pour détecter toute intrusion soviétique. Elle est devenue obsolète quand les missiles balistiques intercontinentaux ont fait leur apparition. Depuis 1990, les Etats-Unis ont laissé la gestion des bases canadiennes au Canada, pyralène compris.

- Le temps de l’escale : Wainwright

Marin nous sommes. Attachés au déplacement, à la translation, au départ.
Au départ décidé à un moment précis par les lois de la nature. Le temps de l’escale en dépend, en dépend exclusivement.

Certes à chaque fois, il faut tenter de trouver de l’eau, du frais, de l’essence, internet et une douche. Certes nous avons inventé toutes les méthodes possibles et inimaginables pour nous donner des indications tangibles : la météo nationale, les logiciels de marée, les cartes des glaces.
Mais si, au petit matin, après le dîner ou en plein après-midi, le vent est bon et le baromètre un peu stable, alors nous repartons. Comment l’expliquer aux terriens. Il y a un moment où le capitaine nous dit, on repart. Et rien n’y fait, on repart.

Tans pis si nous n’avons pas pu assister au retour de la chasse au Beluga, tant pis si nous aurions voulu passer plus de temps avec les uns ou les autres, tant pis si nous avions promis aux jeunes de venir jouer au basket.
Nous repartirons parce qu’une somme d’éléments naturels nous l’indique. Ce sera demain, après-demain, dans quatre jours.
Froid 72

Panorama du froid : Mont Doré (Puy de Dôme) © Jochen Gerner

A Wainwright, plus qu’ailleurs, je regarde les eskimos. Des eskimos chasseurs de baleines, comme il y en a d’autres, chasseurs de caribous ou de boeufs musqués.
Sédentarisés, dans des maisons individuelles disséminées dans la ville, posées sur des pilotis plantés dans le permafrost.
Des maisons qui n’avaient pas l’eau, il y a encore sept ans.
Des maisons aujourd’hui surchauffées.

J’imagine que les chocs thermiques de l’hiver obligent les uns à rester devant la télé plutôt que de partir à la pêche au trou sur la banquise. Pendant que les autres s’abandonnent à la vie moderne en amenant leurs enfants à une heure précise à l’école, où en décidant une heure pour le repas familial, une heure renégociée quotidiennement au téléphone portable. L’école, le téléphone et le repas familial, trois éléments que, nous, européens lettrés nous ne saurions critiquer.

Pourtant, il y a peu de temps, jusqu’au milieu du XXe, le temps quotidien des eskimos ne répondait pas à ces rituels occidentaux, on attrapait un morceau de viande congelée quand on avait faim, on apprenait au sein de la famille ou du clan, on allait pêcher quand le temps était bon, on dormait quelle que soit l’heure. Aujourd’hui, de 7h à 19h, le restaurant sent la friture des hamburgers et les frites. Aujourd’hui, de la viande de phoque sèche devant les garages des skidoo.

L’eskimo se meut dans deux espaces-temps contradictoires. L’un se rétrécit à très grande vitesse pendant que l’autre l’engloutit. Qu’est ce qui fera que tout un coup, dans une heure, un jour, une semaine, le village va entrer en effervescence pour partir à la chasse à la baleine ? Qu’est-ce qui fait que l’on remontera l’ancre pour Barrow ? Ce qui nous relie, marins et eskimos, ne répond à aucun ordre sociétal, cela ne répond qu’à la nécessité de poursuivre notre chemin, un peu plus loin. Juste parce que la nature en aura décidé ainsi.
famille wainwright

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