Le jour orange et le compas erratique

Le jour orange.
A moins que cela ne soit la nuit.
Encore une nuit où l’on ne sait plus quand se dire bonjour, ni bonne nuit.
Cela revient plusieurs fois par jour, enfin par 24 heures.

Sauf que maintenant, la nuit revient, enfin, le jour s’assombrit.
Le jour a donc de nouveau un prix.
Parce que :
« – Eh, Frank Pig, qu’est ce que tu ferais si tu avais mille milliard de millions de dollars ?
- j’achèterais pour mille milliard de millions de dollars de milky ways.
- Et qu’est-ce que tu ferais si tu avais deux mille milliard de millions de dollars ?
- j’achèterais pour mille milliard de millions de dollars de milky ways et avec le reste je repeindrais le ciel en orange. »
(Singe)

Pour moi, cela commence à minuit.
Avant, je dors, donc cela n’existe pas.
A minuit donc, le soleil est sous l’horizon, pas très loin dessous mais suffisamment pour qu’il ait totalement disparu.
Le nadir, c’est fini, parti, a pu, nada.
Sauf que la nuit ne revient pas vraiment non plus.
Le soleil ne s’en va pas, il se déplace.
Je ne sais pas d’où à où, vu que depuis le nord, où que l’on regarde, c’est le sud.
Disons qu’il se déplace de 40° sous l’horizon.
Pendant ce temps, la lune est revenue ainsi que quelques planètes un peu palotes.
Il doit donc être possible de faire le point au sextant.
Sauf qu’on n’en a pas.
Je ne sais pas comment cette histoire se termine.
Je ne sais pas de quel côté se lève le soleil.
De toute façon c’est au sud.

Le compas n’aide pas vraiment à résoudre tout cela.
Il est erratique.
C’est ce que nous dit la carte.
Enfin comme c’est une carte canadienne elle dit :
Magnetic compass erratic – compas magnétique instable.
Je préfère dire erratique, comme c’est un mot que je ne comprends pas très bien il me semble parfaitement approprié à la situation.
Aujourd’hui, nous avons globalement navigué à l’est. Il nous a indiqué du sud, du sud ouest, du nord et même de l’ouest.
Parfois il tourne sur lui-même lentement, il prend son temps pour s’y retrouver.
Parfois, il fait un tour complet à toute vitesse.
Parfois, on change l’angle du bateau significativement, mais lui, il indique toujours la même chose.
Erratique donc.
Nous avons fini par accrocher un petit GPS portable sur le compas pour l’oublier complètement.
froid 52

Panorama du froid : Berlin – Neue Nationalgalerie © Jochen Gerner

Un peu comme la météo canadienne et les prévisions glacielles. Cette année, c’est au petit bonheur. Voir ci-dessous les recherches de Patrick Gomes-Leal du 20 juillet.

Si jamais les trois GPS à poste tombent en panne, si les trois GPS portables également, il nous reste encore la solution viking : la navigation avec les courants et le vent. Dans ce sens du passage se sera donc contre les courants et les vents.
Sauf aujourd’hui. Nous avons eu du portant, du vent arrière depuis ce matin. Enfin depuis 12 heures.

Conclusion : je suis encore perdue dans la translation.
Décision : à Cambridge Bay, enfin à Iqaluktuttiaq, j’achèterai un milky way pour le manger pendant mon prochain quart de nuit quand le jour sera orange (ou l’inverse).

FQCN14 CWNT 201300
MARINE FORECASTS FOR THE WESTERN ARCTIC WATERWAY ISSUED BY
ENVIRONMENT CANADA AT 7:00 A.M. MDT MONDAY 20 JULY 2009 FOR TODAY
TONIGHT AND TUESDAY.
THE NEXT SCHEDULED FORECASTS WILL BE ISSUED AT 7:00 P.M.
FOG IMPLIES VISIBILITY LESS THAN 1 MILE.
YUKON COAST.
WIND EAST 10 KNOTS. FOG PATCHES.
MACKENZIE.
WIND EAST 10 KNOTS. FOG PATCHES.
TUKTOYAKTUK.
WIND NORTHEAST 10 KNOTS. FOG PATCHES. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
BAILLIE.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS.
BANKS.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS INCREASING TO 15 LATE OVERNIGHT.
AMUNDSEN.
WIND WEST 15 KNOTS INCREASING TO 20 TUESDAY MORNING. FOG PATCHES
DISSIPATING NEAR NOON.
HOLMAN.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
DOLPHIN.
WIND LIGHT. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
CORONATION.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS. A FEW SHOWERS AND FOG PATCHES ENDING THIS
AFTERNOON. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
DEASE.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
MAUD.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
ST ROCH.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
NORTH TUKTOYAKTUK.
WIND NORTH 10 KNOTS. TEMPERATURES NEAR ZERO.
NORTH MACKENZIE.
WIND LIGHT. TEMPERATURES NEAR ZERO.
WEST PRINCE ALFRED.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
NORTHWEST BEAUFORT.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
BATHURST.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
END

Le Serbe arctique

Milan Brankovic est serbe arctique.

Mettre l’adjectif arctique à la suite de nom commun ouvre parfois quelques interrogations.
Par exemple, le thé arctique, la chouette arctique, le musulman arctique.

Le thé arctique, ou le thé du Labrador, se ramasse dans la Toundra, se bout, se boit, mais s’éloigne fort de ce que l’on peut connaître du thé.
La chouette arctique est censée se réveiller la nuit, comme tout nyctalope, sauf qu’elle remonte au nord pendant l’été où il fait jour,
Le Musulman arctique, en période de Ramadan, doit avoir quelques difficultés à trouver en été la nuit pour pouvoir manger, en hiver le jour pour arrêter de manger.

Milan Brankovic est canadien, serbe arctique.
Et il a fait des recherches auprès des habitants du cercle polaire, il semble être seul dans cette situation.
Pour nous, c’est un habitant du nord.
Il nous voit arriver de loin, arrête son 4X4 et nous demande si on a besoin de quelque chose.
De l’eau ?
Pas de soucis.
Et il nous emmène à l’atelier pour que l’on remplisse nos bidons.
Une douche.
Pas de soucis.
Et il nous emmène chez lui, nous fait du café et un brin de causette.
Internet ?
Ma connexion est bloquée mais on va trouver une solution.
Chez Ruben probablement.
Vous voulez faire un tour dans la Toundra ?
Ok, je vais arranger cela.
Et le temps qu’on finisse notre douche, un minivan nous attend devant sa porte.
Froid 31

Panorama du froid : Pau – Chaîne des Pyrénées © Jochen Gerner

Un habitant du nord comme :
- Adam a Dutch qui nous a donné un ventilo pour le poêle,
- Sheila à Nome pour la douche chez elle,
- Karin à Saint George qui s’est mis à notre disposition pendant deux jours pour nous faire découvrir son île,
- Le patron de l’office du tourisme de Nome qui voulait nous prêter son pick-up pour faire la Kougarok road,
- L’employée du coffee shop du supermarché de Saint Georges qui m’a accueillie derrière le comptoir pour recharger mon ordi,
- Le patron de l’hôtel de Wainwright qui nous a ouvert deux fois une chambre pour que nous puissions nous doucher,
- John a Wainwright qui nous a emmené toute une soirée à travers la Toundra dans une carriole derrière son quad,
- Et puis tous ceux de Sand Point pour le poisson, internet, les douches, la taverne…

Appel Inuit

Paru dans le Monde, le 25 juillet 2009
Par Patricia Cochran et Shelia Watt-Cloutier

A Bonn, en Allemagne, début juin, les représentants de 183 pays ont poursuivi les négociations pour aboutir à un accord lors de la réunion de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques prévue en décembre, à Copenhague. Mais un accord international ne sera qu’une solution cosmétique s’il ne prend pas en compte la sauvegarde de l’Arctique. En effet, les glaciers et la toundra de cette zone du globe agissent comme un système vital de refroidissement. Sans les glaciers blancs qui réfléchissent la chaleur et
la lumière, la planète va absorber plus de chaleur, ce qui va aggraver le réchauffement de la Terre.

La population de la planète entière dépend de la température de l’Arctique. En même temps, il ne faut pas oublier que cette région est peuplée de quatre millions d’individus représentant trente populations autochtones, dont la culture est intimement liée à un climat très froid. Or, au rythme actuel du réchauffement planétaire, les glaciers de l’Arctique, ainsi que les espèces qui habitent sur et sous la glace, sont exposés à un grand risque qui, à son tour, met en danger les conditions de vie et les cultures des hommes et de femmes qui ont fait du Grand Nord leur environnement pendant des milliers d’années.
Froid 40

Panorama du froid : Toulouse – La Basilique Saint-Sernin © Jochen Gerner

Malgré la politique louable que l’administration Obama a menée dans le domaine du réchauffement climatique, les objectifs adoptés récemment pour parvenir à un accord international sont insuffisants à la sauvegarde de cette région.

Sur la base de ce constat et avec pour objectif de protéger cette région en péril dans sa totalité, nous avons rejoint la Commission du changement climatique de l’Institut Aspen (une commission indépendante). Ensemble, nous travaillons pour attirer l’attention sur l’importance de l’Arctique en tant que ressource mondiale. Nous espérons que les Etats-Unis, les sept nations de l’Arctique et les dirigeants du monde finiront enfin par prendre la responsabilité de sauver cette région lors de la réunion de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Nous ne pouvons que souhaiter ardemment que les dirigeants du monde entier partagent ce sentiment d’urgence.

Patricia Cochran est présidente du Sommet mondial des peuples autochtones sur les changements climatiques.
Shelia Watt-Cloutier est militante inuite, elle est proposée par Al Gore pour être le prochain prix nobel de la paix.

Les quantités

2% : la hausse des températures arctiques en vingt ans,
26°C : la température record enregistrée à Iqaluit, la capitale du Nunavut (en 2008),
5% de recul des glaces arctiques par décennie,
40% de diminution de l’épaisseur de la banquise en cinquante ans,

20% des réserves mondiales connues de gaz pour l’Arctique,
5% des réserves mondiales connues de pétrole pour l’Arctique,
¼ des gisements mondiaux non découverts en Arctique,
90 sites d’exploitations minières en attente au Nunavut,
20% du PIB de la Russie issue de l’exploitation du gaz et du pétrole dans les régions arctiques,
1,2 million de Km2 à exploiter pour la Russie si elle prouve que la dorsale Lomnossov constitue le prolongement de son plateau continental,
2,7 millions d’euros investis par le Danemark depuis 2004 pour prouver ses revendications territoriales au large du Groenland,
20 milliards d’euros pour le projet de Total et du russe Gazprom relatif au champ gazier de Chtokmann en mer de Barents. (Ces réserves pourraient couvrir les besoins mondiaux pendant un an).
Froid 42

Panorama du froid : Menton (A.-M.) – La vieille ville vue du port © Jochen Gerner

98% du budget du Nunavut provient du gouvernement canadien,
18% des terres du Nunavut sont propriétés des Inuits,
1,8% des sous-sols du Nunavut sont propriétés des Inuits,
9000 $, le prix d’un skidoo,
7,60 $, le prix d’un kilo de farine à Paulatuk,
28 fois le taux de suicide des hommes de 24 ans du reste du Canada pour le Nunavut.

Ray Ruben s’amuse et s’indigne

8 août – Hamlet of Paulatuk
Ray Ruben passe à côté du bateau.
Avec ses deux filles et son canot, il avait l’intention d’aller jeter un œil sur ses filets déposés pas très loin de son campement sur Egg Island.

Ray Ruben monte à bord.
Et nous emmène.
Dans la vie d’une communauté de 300 habitants, inuvialuit, des territoires du Nord-Ouest.
Une communauté dont il est maire depuis trois mandats.

J’ai dû abandonner mon métier, j’étais responsable des chasseurs et des trappeurs pour tout le pays. Rangers ? Ah non, eux, ce sont des Canadiens, ils ne s’occupent que du Parc national Tuktut Nagait, ils ont leurs propres règles, leurs propres façons de faire. Nous, on s’occupe de tout le reste. Mais regardez, aujourd’hui, il y a trois hélicoptères et deux avions qui sont venus. Ça fait fuir les caribous. Après, Ils vont encore nous dire qu’il y en a moins.

Aujourd’hui, je suis maire et je ne fais plus que ça. Vous savez, s’occuper des gens qui se plaignent et puis programmer ce que l’on va faire du budget que nous transfèrent les territoires du Nord-Ouest. Nous recevons aussi de l’argent du gouvernement pour nos terres.
Nous avons un centre de santé et bientôt une maison des jeunes. Nous aimerions une piscine.

J’ai six filles et quatre fils. Ma femme est morte du cancer, il y a quelques années, je continue le chemin tout seul. Nous avons pu rester ici avec ma femme et continuer notre mode de vie, parce qu’on a pu construire une maison gratuitement en nous engageant à rester là cinq ans. Un de mes fils a commencé l’université, il voulait être professeur. Mais je n’ai pas pu suivre. Il travaille maintenant.

Aujourd’hui, il faut voir ce qu’Ils nous disent.
Que le nombre de caribous a diminué.
Alors Ils ont mis des quotas.
Deux à trois caribous par an et par famille,
Un peu moins pour les bœufs musqués,
Dix-sept ours polaires par village, huit pour le sport et neuf pour l’hiver.
Le caribou, c’est notre vie, notre culture, notre subsistance, nous mangeons tout dans le caribou. Ces quotas, what a change ! On ne va pas vivre que du poisson !

Ray Ruben nous emmène.
Avec son canot, jusqu’à son campement d’été.
Il va relever ses filets.
Ils sont vides.

Le changement climatique ! Mais, cet hiver, il a fait très froid. Regardez la glace, elle est encore dans le fond du golfe Amundsen. En juillet, il a neigé deux fois.
froid 35

Panorama du froid : Banyuls-sur-mer (Pyrénées-Orientales) © Jochen Gerner

À Paulatuk, comme dans le reste de l’Arctique, il faut partir d’ailleurs pour comprendre.
Il faut partir d’une société sans agriculture, sans enclos, sans terre, sans graine, sans arbre.
Au store de Paulatuk, il est possible de trouver un filet d’oranges, quelques bananes passées, des steaks surgelés et des conserves. Il n’y a pas de salade, pas d’oignon, pas de choux. Ici, tout le monde attend l’arrivée de la barge, elle vient une fois par an. Sinon, il faut faire des commandes impayables par avion.

Il faut partir d’une société pour laquelle la survie vient encore des poissons, des mammifères marins et terrestres.
Des poissons, des mammifères marins et terrestres qui ne sont chassés et pêchés qu’en fonction des besoins.

Ray Ruben nous emmène.
Dans le village, à travers les maisons, le long de l’église.
Il nous fait visiter la mairie et la salle communautaire.
Guys ! vous devriez rester, on prépare le Jamberee, le Ikhapzukpik Jamboree.
Il y aura les good men and women, avec du thé bouilli, du poisson découpé, du pain.
Et puis les Arctics sports, les jeux acrobatiques en trampoline, ceux où l’on doit sauter le plus haut possible sur les genoux, le lancer de harpons, le tir à la corde, le bras de fer, le bras de fer twisté… Tout le monde participe.
On affrète des charters des autres villages, d’Holman, de Tuk, de Sachs, enfin si on a les sous. Les villages des territoires du nord ouest, du coté du Nunavut, on n’a pas de contact.
Vous devriez rester.

Plus tard, Ray Ruben nous raconte qu’il ne s’appelle pas vraiment Ray Ruben. Ruben c’était le prénom de son grand-père. Son nom, c’était Angik. Mais ses frères et sœurs n’avaient pas le même nom. Alors au début du XXème siècle, Ils ont appelé tout le monde Ruben, c’était beaucoup plus simple. A l’école, Ray Ruben devait apprendre l’anglais et le français, il ne parle pas bien la langue des natifs. Aujourd’hui, les enfants ont des cours d’Inuiviluit et le français est passé en option.

À Paulatuk, comme dans le reste de l’Arctique, on trouve un scientifique.
Un scientifique qui quantifie.
Ici, c’est pour le permafrost.
Donc, il se réchauffe.
Et pour l’air.
Donc il se réchauffe.
Plus trois degrés depuis un siècle.

La portée Beaufort

Pour en finir avec les quantités.
Parce qu’ici tout n’est que fahrenheit, pouce, pieds et brasse coulée.
Tout n’est qu’once, gallon, yard et nœuds.
Et puis miles, miles terrestres américains, miles terrestres anglais, miles nautiques.
Nautiques anglais, nautiques français.
Quantifiés, rationalisés, différenciés.
Déliés.
Mesurer avec précision, diviser un degré par soixante pour obtenir un mile, puis un dixième de mile pour une encablure, puis un centième de mile pour une brasse…

Pour en finir avec les quantités, le vent résiste, les perceptions résistent et élargissent.
Le vent résiste, il se prend dans l’anémomètre qui le quantifie mais, au même moment, il accélère le bateau qui produit du vent par sa vitesse, qui s’additionne au vent réel qui devient apparent. Le vent résiste aux quantités, il contre le courant ou l’amplifie, il provoque clapot, houle, creux.

Pour en finir avec les quantités, Beaufort observe, note, grandit sa perception. Le Bentu en Sardaigne, le Khamsin en mer rouge, le Muwuku à Hawaï, le Suroît en Bretagne ou le Pappagayo au Costa Rica.
Si sur la terre, il devient difficile de marcher contre le vent et que les arbres entiers sont agités, si en mer les vagues ont une hauteur de quatre à cinq mètres et que l’écume commence à être soufflée en traînée. Si la vitesse du vent oscille entre 28 et 33 nœuds.
Sept Beauforts.
Si la mer est ridée et les vagues courtes ne déferlent pas. Si à terre, les girouettes commencent à tourner et le vent se ressent sur le visage. Si la hauteur des vagues n’excède pas 0,2 à 0,3 m.
Deux Beauforts.

Vilhjalmur Stefanson, premier explorateur des confins des territoires du Nord-Ouest a nommé cette mer pour remercier Sir Francis Beaufort, perdu quelque part dans les querelles politiques de l’Amirauté britannique. Pour remercier cette intelligence complexe, celle qui additionne en profondeur, qui rationalise avec sensibilité. Celle qui relie les perceptions sur le visage, sur la gîte du bateau, aux isobares de pression atmosphérique, de la hauteur des vagues, des effets de l’écume, de la vitesse.
froid 61

Panorama du froid : Budapest – Làtkép © Jochen Gerner

Se servir du vent, poursuivre le vent, entrer dans son lit, prendre au vent.
Les vents dominants, instables, inconsistants, insaisissables.
Le vent mollit, le vent fraîchit, le vent durcit.

Le vent, le plus sûr repère, celui qui guide, qui décide, qui a le dernier mot : à six beauforts, on prend un riz, à sept, un deuxième, peut-être une trinquette, ensuite un troisième.
Après ?
Après, on pose son cerveau, on arrête son intelligence. Les éléments sont plus forts que nous, que le bateau, que la raison. On s’enferme, on attend.
Je me rappelle d’une navigation entre la Martinique et la Guadeloupe où les bananiers avaient été déracinés, je ne regardais plus l’arrière du bateau, je ne voulais pas savoir. Nous avions recouvert l’anémomètre. Je n’ai jamais voulu savoir.

Parry me plait, Parry perdu

Le 5 août.
La péninsule de Parry.
Parce qu’au-delà, dans l’est du Golfe d’Amundsen, le service canadien annonce du huit dixièmes de densité de glace, rien que nous ne puissions franchir. Nous sommes le 5 août et le passage est toujours fermé.
Alors nous attendrons une nuit ici.
Au nord de la Péninsule Parry, une péninsule de roches et de pierres.

Parry me plait.
Organisé, moderne, le premier à avoir embarqué du jus de citron pour combattre le scorbut.
Le premier à faire des hivernages volontaires.
Le seul a avoir embarqué une troupe de théâtre.
Une troupe qui récitait Shakespeare par moins 35° sur la banquise.

Parry me plait.
Organisé, moderne, il ramènera son équipage au complet.

Le 6 aout.
La péninsule de Parry.
Parce qu’au-delà, dans l’est du Golfe d’Amundsen, le service canadien annonce du huit dixième de densité de glace, rien que nous ne puissions franchir.
Alors nous attendrons encore une nuit ici.

Le Silent Sound prend du Nord. Vers l’Ile de Banks, vers Sachs Harbor.
Le glaces restent.
Froid 51

Panorama du froid : Firenze – Panorama dai Piazzale Michelangelo © Jochen Gerner

Parry perdu.
D’avoir soufflé une querelle qui durera une vie.
Celle de John Ross.
D’avoir méprisé son capitaine, d’avoir navigué en eau noir dans l’amirauté, de l’avoir laissé cartographier un ice blink, une illusion optique qui sera baptisée Croker.
Le temps que l’Isabella et l’Alexandre reviennent et William Parry et John Barrow discutent, à Londres.
Le temps que John Barrow, cartographe de bureau, ne colle à John Ross, l’étiquette de capitaine d’expédition d’été.

Le temps de taire une panique ontologique. Le temps de taire les premiers contacts avec les esquimaux polaires, qui se pensaient seuls au monde.
L’Isabella et l’Alexander ne sont pas vivants, ils ne parlent pas, ils ne viennent ni de la lune, ni du soleil. La terre n’est pas recouverte de glace. La vitre du hublot n’est pas faite de glace de mer, ni le compas du navire. Il existe des miroirs, du métal forgés, des cochons, des vêtements qui ne sont pas fait de peau.

Parry perdu.
Une dépression arrive du nord, les glaces restent.
Rien que nous ne puissions franchir.
Nous attendrons ici, Peninsule Parry faite de roches et de pierres.
Dans les souvenirs d’un temps que nous n’avons pas vécu.
Le temps de la viande crue.

Partie de Liverpool

Par une décision rapide, claire, nette.
« Ouvre la vanne, on y va ».
Par une décision rapide, claire, nette.
On ouvre la vanne, on débraye, met des gaz, fait chauffer le moteur 15 secondes, lance le moteur, revient au point mort, lâche les amarres, et embraye.
Et remonte les par-battages.
On ouvre la vanne sans dire au revoir au Silent Sound, à la terre, sans savoir si nous allons les revoir. La vanne est ouverte, celle des océans qui prennent leurs décisions rapides, claires, nettes, sans les hommes.
Je ne sais pas faire, je ne suis ni partie ni en mer, je ne sais pas faire signe au Silent Sound.
Alors j’ouvre la vanne, la grande vanne, celle qui va jusqu’à Amundsen, la nuit où il décide de partir de Tromso, en Norvège, avec un petit bateau, un moteur de quinze chevaux, des dettes et juste de quoi se nourrir jusqu’au Groenland. La grande vanne, celle qui va jusqu’à R.W.E. parti de Drobak en Norvège, sans moteur, sans cartes, avec des dettes et quelques paquets de riz.

La mer de Beaufort se finit ici, après la baie de Liverpool, à une nuit de navigation de Tuktuyaktuk, le temps de poser son ancre. La mer de Beaufort se finit ici dans la Snowgoose Pass, entre l’Avvaq Peninsula et le cap Bathurst sur l’Ile Ballie.

Nous sommes immobiles, je ne suis pas là. Le temps et les translations se sont arrêtés. Nous ne sommes plus en mer de Beaufort et ses repères. Nous sommes immobiles dans la Snowgoose pass, sans fond, sans courant, sans visibilité. Tout le monde est descendu à terre, je reste ici, je suis ici, sur le Baloum, immobile. J’essaie de manger une soupe sans légume, de boire un chocolat sans cacao. Je ne suis plus dans la mer de Beaufort et ses repères. Je suis dans un tout petit passage, étroit, précis, sans fond, sans courant, sans visibilité. Je ne vois rien, ni la côte de l’Avvaq Peninsula, ni celle de l’Ile Ballie. La vanne est ouverte, la vanne est fermée. Je n’entends rien. Le Baloum est immobile, sec, dans la brume. Il attend, il se concentre. Le compas s’est mis à tourner sur lui-même. Je suis de quart, je ne suis plus de quart.
Froid 59

Panorama du froid : Sevilla – Torre del Oro, Guadalquivir © Jochen Gerner

Je ne sais pas de quel côté regarder la Snowgoos pass. Je sais qu’elle a une fin, une ouvre, une sortie.
Une sortie sur le Golfe.
Celui d’Amundsen.
Sur la baie.
Celle de Franklin.
Sur une péninsule.
Celle de Parry.

L’entrée du dédale. Un dédale d’Iles, des Golfes et de Détroits.
Ensuite, prendre le sud de l’Ile de Banks, éviter le Détroit du Prince de Galles.
Laisser l’Ile Victoria dans le Nord, garder un cap constant à travers le Dolphin and Union Strait jusqu’à la pointe Dickens.
Entrer dans le Golfe du Couronnement par le Nord de l’Archipel du Duc de York jusqu’à Edimburg Island.
Emprunter le Détroit Dease entre Victoria et Jameson Island.
Laisser Wellington Bay et Finlayson Island sur le bâbord.
Aborder Cambridge Bay.
Faire de l’essence, de l’eau, des vivres.
Continuer.
Détroit de Victoria, de Franklin, de Belot, du Prince Regent, de Lancaster.

Je ne suis pas là. Je ne suis plus en mer de Beaufort et ses repères. Je suis dans le dédale d’îles, de Golfes et de Détroits.

Je suis ici, avec Franklin lors de sa première expédition de reconnaissance, à pied et en canot, le long du Mackenzie et des territoires du Nord-Ouest. J’ai confiance dans son opiniâtreté, sa sévérité, sa rigueur. Je ne comprends pas pourquoi Franklin refuse de pêcher et de chasser. Gabriel Beauparlant meurt, dix autres hommes meurent, dont moi.

Je suis ici, avec Franklin lors de sa deuxième expédition de reconnaissance, à pied et en canot le long du Mackenzie et des territoires du Nord-Ouest. J’ai confiance dans son opiniâtreté, sa sévérité, sa rigueur. Je ne comprends pas pourquoi Franklin refuse de pêcher et de chasser. Je meurs sans lire la phrase de George Back.
Je lis la phrase de George Back, retrouvée plus tard dans une lettre à propos de cette deuxième expédition : quant à dire la vérité, ce qu’il s’est passé ne doit pas être divulgué.

Je ne suis pas là. Je suis dans le dédale d’îles, de Golfes et de Détroits.
Je suis au sud, quart sud-est de l’Ile Victoria. Je n’ai pas embarqué pour la troisième expédition de Franklin.
Je suis au sud, quart sud-est de l’Ile Victoria, je suis de quart sur le Baloum Gwen. Sous moi, dans le permafrost, il y a le squelette de Franklin.

Je ne suis pas là, je suis à Westminster devant la stèle de Franklin.
Je lis la phrase de Tennyson :
Not here : the white north has thy bones.
Absent : le nord blanc tient tes os.

Je ne suis pas là. Je ne suis plus en mer de Beaufort et ses repères. Je suis dans le dédale d’îles, de Golfes et de Détroits. Je sais qu’à Hershel puis à Tuktuyaktuk, j’ai laissé quelques abscisses et quelques ordonnées.
Je dois me concentrer.
Je vais pêcher.
Je ne prends rien.
Le nord blanc tient mes os.

Hershel remue

Au delà du cap Collinson.
Le petit village qui devait être abandonné affiche trois drapeaux, Canadien, Yukon, Inuvialuit.
Le Sir William Laurier, coast guard canadien, est mouillé et l’annexe semble faire des aller-retours avec la terre.
Le Silent Sound est déjà arrivé dans le Pauline Cove.

Nous rencontrons une famille inuvialuit, revenue passer l’été, comme chaque année depuis que les services sociaux ont décidé que pour l’éducation des enfants, il fallait mieux rejoindre le continent. Nous rencontrons des coast guards. Nous rencontrons deux rangers. Nous rencontrons un scientifique, barbu de ces trois mois passés entre le village et les campements installés dans l’île. Les yeux brillants, les yeux lointains, il nous racontera les très grands loups, les faucons pèlerins, les bœufs musqués, les renards roux, les renards arctiques, les caribous, et « les événements » grizzlis. Il nous parlera des skidoos qu’il faut entretenir parce qu’il y a eu de la neige jusqu’à la fin du mois de juin. Il s’excusera de devoir reprendre son souffle, il n’a plus l’habitude de parler autant.

Nous étions venus pour l’Ile déserte, désertée des habitants et des marins. Mais Hershel attire plus loin encore.

L’île est silencieuse, elle porte la fin du fleuve Mackenzie, elle porte la fin d’une époque, un grand calme, une baie apaisée, protégée.
Pourtant, le temps d’une ballade, Hershel remue.
D’une balade avec Hanns et Tobias du Silent Sound.
Encore des sourires, des questions, de la curiosité pour chacun.
La Toundra est chaude, vierge d’animal, tranquille. Quelques plaques de neige éloignent les moustiques.
froid 44

Panorama du froid : Brest – La tour Tanguy © Jochen Gerner

Nous nous arrêtons, le temps d’un pique-nique.
Il était si simple que je ne m’en suis pas aperçu.
Du pâté, une boîte de conserve d’abricots, quelques carottes.
Nous n’avons plus grand chose à manger dans les bateaux pour nous laisser aller à quelque raffinement. Je crois aussi que nous n’en n’avons plus envie.

Nous sommes loin de nos vies, alors elles reviennent à la surface dans nos échanges, dans nos blagues, dans nos discussions. Comment relier la vie terrienne à nos envies d’Océan, comment nos proches le vivent-ils, comment avoir une vie intime, une vie partagée, comment repartir, à quelle moment de la vie, quelle place donner au voyage, au nord, aux courants, aux échappées.
Des questions en suspend.
Des questions sans réponse.
Cela fait si longtemps qu’elles remuent.

Le scandale de Galilée

Le vrai scandale de l’oeuvre de Galilée, ce n’est pas tellement d’avoir découvert, d’avoir redécouvert plutôt, que la Terre tournait autour du soleil.

D’avoir ouvert un espace infini, la Terre, ronde, dont l’Ouest ne finira plus.

Deux bateaux, le Baloum et le Silent Sound, partis avec plus d’un jour d’intervalle, sans se mettre vraiment d’accord sur leur destination, se retrouvent quatre jours plus tard en train d’aborder une île au même moment.

Une île déserte, l’Ile Herschel.

Le scandale de Galilée vient par temps calme, le vent est négligeable, le génois a disparu, l’éolienne hésite, alors elle pivote dans un sens, puis dans l’autre. Le moteur se fait oublier. Le soleil réchauffe juste ce qu’il faut pour que le corps se détende.

Alors l’île se détache de l’horizon. Elle devient un petit point noir, puis une ombre.
Plus tard, un volume dont on ne comprend pas très bien les dimensions, celles qu’il prend entre deux pointes noires.
Il faut attendre plusieurs heures, parfois un quart entier, parfois deux, parfois plus. Le temps que l’espace s’agrandisse, que l’île sorte de l’ombre, qu’elle se précise. Le temps que le corps se détache, seul, aphasique à la vie du bateau, jusqu’à ce qu’il rejoigne le courant, le vent, les mouvements du bateau, qu’il se répande infiniment, lui aussi. Il se détache sans doute aussi, parce qu’il a trouvé un point d’appui sur l’horizon, alors il peut l’aborder dans son entier, cet horizon dont il ne sait pas jusqu’où il va, jusqu’où il peut l’apercevoir, cinq miles, dix miles…

À un moment précis, le corps bouge brusquement, il revient, concentré, apaisé, relié.

Le vrai scandale de l’oeuvre de Galilée, ce n’est pas tellement d’avoir découvert, d’avoir redécouvert plutôt, que la Terre tournait autour du soleil, mais d’avoir constitué un espace infini, et infiniment ouvert; de telle sorte que le lieu (…) s’y trouvait en quelque sorte dissous, le lieu d’une chose n’était plus qu’un point dans son mouvement indéfiniment ralenti tout comme le repos d’une chose n’était que son mouvement indéfiniment ralenti.

froid 42

Panorama du froid : Menton – La vieille ville vue du port © Jochen Gerner

Sur la côte, les nuances apparaissent, les hauteurs, les couleurs, puis les falaises, les anses et les mornes verts, sombres. L’Ile Herschel que le Baloum décide de contourner entièrement par le Nord pour chercher un mouillage, de tourner autour de l’île dans une grande lenteur par le cap Collinson. Pendant que le Silent Sound aborde par le Sud, par la Workboat Pass.

L’Ile Herschel, déserte, désertée. Un haut lieu de l’Arctique, à la sortie du fleuve Mackenzie, le seul refuge, le seul abri pour les baleiniers pris par un hiver précoce, contraints à un hivernage qui peut commencer au tout début du mois d’octobre et finir loin dans le mois de juin.

L’Ile Herschel, déserte, désertée, où parfois vingt baleiniers pris par un hiver précoce et l’arrivée des glaces, venaient passer l’hiver dans le Pauline Cove. Vingt baleiniers qui devaient chaque année créer une vie, des liens, des amitiés, des conflits, pour un temps défini, puis repartir, puis s’en défaire.
Le vrai scandale de Galilée, c’est d’avoir permis à tous les marins d’entrer dans la brèche des hétérotopies, de la vivre depuis des siècles et de la réinventer constamment. Slocum, fin XIXe Moitessier ensuite ont ouvert la brèche de la plaisance, de la navigation, autre but que le voyage. Alors, il a fallu réinventer des usages.

Sur le Baloum, nous avons maintenant un commun, fait de règles et d’habitudes, un commun strict qui permet à chacun de s’échapper dans son monde, de s’évader du bateau, de partir. Au-delà de tout, c’est le temps, les horaires, les dates qui sont très encadrés. Ils ne sont liés qu’à l’heure de bord, dont je ne sais plus depuis très longtemps d’où elle vient, quand est-ce qu’elle va changer, quelle est sa distance de l’heure universelle, de l’heure du fuseau horaire, de l’Alaska, du Canada, de la France. Il n’est pas un moment sans qu’il soit question de l’heure à laquelle il faut enfourner le pain, à laquelle il faut réveiller quelqu’un, à laquelle il faut faire le point. Le rythme des quarts gouverne tout.

Je n’ai jamais cru que les lieux de très grande liberté, que les zones d’autonomies temporaires, que les phalanstères, puissent échapper à cela. Je crois que la plus grande prise de liberté ne s’appuie que si le temps du quotidien, du manger, du dormir est réglé, extrêmement réglé.
Alors elle peut grandir. Elle peut, parce qu’elle a une prise sur la réalité, celle du corps et de ses besoins, grandir infiniment.
Silent et baloum
Le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer (…). Vous comprenez pourquoi le bateau a été pour notre civilisation, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, à la fois non seulement, bien sûr, le plus grand instrument de développement économique (ce n’est pas de cela que je parle aujourd’hui), mais la plus grande réserve d’imagination. Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux, les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires.

Michel Foucault, hétérotopies.
heterotopia: http://www.foucault.info/documents/heteroTopia/

12345...8



site Créa-Tif du lycée Andr... |
ichbincarole |
CLUBFREEDOM ET REVOLVINGTRAVEL |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Sage-femme au Poste de sant...
| Aventure Libanaise
| TAHITI MON AMOUR