Archive pour la Catégorie 'Retour'

Avons-nous assez navigué ?

 

Ce qu’il y avait d’immobilité et de glacé dans notre perception
se réchauffe et se met en mouvement.

Henri Bergson, La pensée et le mouvant.

Avons-nous assez navigué ?
Non.
Evidemment.
Pourtant un jour, plus tard, un peu avant le dernier jour, ce serait bien de répondre oui.

En attendant, je m’attache aux moments où nous n’avions aucune maîtrise sur le temps, ni même sur la distance que nous allions parcourir. Je m’attache aux rencontres et ce qu’elles m’ont montrée. Je cherche encore, plus loin, à l’intérieur des déplacements. Je refuse encore un instant l’appel des temps découpés. Je cherche encore à étendre la portée de la perception. J’essaie encore de regarder dans quelles abscisses et dans quelles ordonnées un tel voyage nous a menés. J’essaie de regarder si la structure des repères a bougé.

Quatre mois, quatre mille miles, ce n’est rien dans une vie.
Mais quatre mois et quatre mille miles où le temps s’est figé, où il n’a pas appartenu aux normes, c’est toucher de prêt à l’éternité, l’envisager, la palper. Un sentiment décuplé au pole nord, quand le vent a remplacé les muscles et que la glace peut, à chaque instant, emprisonner tous les autres éléments.
C’est peut-être l’unique raison du départ vers les océans : l’immensité et l’éternité combinées l’une et l’autre.
Alors le corps s’échappe vers son double, celui qui rend les perceptions du monde infinies.
L’unique difficulté aussi, au retour, de se voir confronter de nouveau au morcellement, le temps du sommeil, de la semaine, des distractions, du travail, des vacances, des années qui passent, le temps de l’autre, des autres, des enfants qui arrivent, qui grandissent, de ceux qui partent trop tôt ou qui nous abandonnent, le temps de la mémoire secrète, recomposée, réveillée, niée…
Des temps qui se confrontent sans jamais se rencontrer sereinement.

Froid 07

Panorama du froid : Paris – Notre-Dame vue du square Viviani © Jochen Gerner

Ulysse ne passera au travers que par abaissement et ruse.
Robinson, celui de Tournier, ne s’arrête pas là, il décide de prolonger sans fin cette suspension, il reste sur son île, il nie la prise du temps sur sa vie, il s’y abandonne définitivement.
Sindbad, las encore une fois des plaisirs terriens, répète les mêmes erreurs. Il repart en mer pour un septième voyage. Il échoue de nouveau.
Perd équipage. Perd bateau. Perd fortune. Perd confiance.
Mais sur la route, il trouve une femme.
Une femme de mouvements et de déplacements.
Une femme nomade, elle aussi.

Peut-être est-ce l’unique raison du retour.
L’unique difficulté aussi.
D’écouter l’autre, son double.
De s’écouter au même moment.

Peut-être est-ce l’unique raison.
L’unique difficulté aussi.
De redevenir éphémère, au moins le temps de redire je t’aime.
Alors le corps s’échappe vers son double, celui qui rend le monde possible.

Froid 70

Panorama du froid : Paris – Le square du Vert Galant et le Pont Neuf © Jochen Gerner

Ce que Jack London n’a jamais osé.
Distrait sans doute par quelques quasi-amours, il disparaîtra dans les abysses de ses propres dilemmes. Quand il a décidé de partir, Jacques Mayol, solitaire de ses plus grandes apnées, avait Martin Eden comme livre de chevet. Je ne veux pas apprendre qu’Esbjorn Svensson lui aussi, juste avant sa dernière plongée dans l’archipel de Stockholm …

Alors, en Baie de Baffin, prise de panique devant la peur de retourner à terre, de devoir de nouveau jouer un rôle dans l’accélération, j’ai jeté mon exemplaire par un hublot.
Un hublot bâbord.

Et plus tard ? Bien plus tard ? Une vie plus tard …
Repartir quand même ?
S’échapper dans l’immensité de l’océan et risquer de toucher de nouveau l’éternité et de s’en retrouver encore une fois bouleversée, happée, envahie ?

C’est pas l’Homme…
Bien sur que si, c’est l’Homme qui prend la mer.
Même s’il fait croire à tout le monde qu’il n’y a aucune explication.
Alors oui, enfiler son vieux ciré jaune, ses bottes humides et repartir.

Dernière translation

Parce que c’était marqué sur le billet électronique, il était l’heure de franchir le cercle polaire, de monter dans un avion, de transiter par l’espace des aéroports.
Cet espace dématérialisé, ultramatérialisé, commercialisé, mondialfoodisé.
Un espace qui pouvait englober tous les autres et les annuler, les nier, les mépriser.
Il était l’heure de repasser par le ciel pour atterrir quelque part, chez soi, nulle part, dans une ville-monde. Une ville qui me laisserait poser quelques valises mais jamais complètement les défaire.

Depuis là-haut on pouvait voir la vitesse à laquelle le Nord glissait vers une toute autre histoire. L’inlandsis, la calotte glaciaire du centre de l’île, se découpait encore des rochers et de la toundra des bords de côte mais pour combien de temps encore.
Déjà la neige, déjà les lacs figés, déjà les fonds de fjords gelés. Et la nuit sombre qui grignote chaque jour un peu plus sur le jour qui pâlit. Un peu plus mais à toute vitesse.
La transition allait être brutale. Aucun répit, aucune saison intermédiaire.
Je m’enfuyais juste avant.
Avant l’hiver à – 20°C, l’absence de lumière, la pêche au trou en traîneau, les aurores… Le Groenland continuait sans moi. Le vide s’est réveillé, l’après n’est plus devenu aussi simple, le changement se crispe.

Froid 30

Panorama du froid : Barcelona © Jochen Gerner

Après avoir attendu que les petits aéroports de transition soient débarrassés de la glace et de la neige, j’ai dû stopper à Kangerlussuaq, au milieu du Groenland. Dans un moment où l’on ne sait plus s’il est l’heure de manger ou de prendre le café.

Fière d’être juste à côté, non plus un pôle reculé mais un centre, Kangerlussuaq prend sa revanche sur le monde d’en bas avec sept panneaux directionnels :
-    New York, 4 heures,
-    Moscou, 5 heures 29 min.,
-    Paris, 4 heures 25 min.,
-    Londres, 3 heures 35 min.,
-    Rome, 5 heures 40 min.,
-    Los Angeles, 6 heures 45 min.,
-    Copenhagen, 4 heures 15 min.

Sauf que la compagnie d’aviation inflige un transit obligatoire par Copenhagen.




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