Archive pour la Catégorie 'Le Passage'

Forcer l’écoute du Passage

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound.
Vingt miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.

Les eskimos ont trouvé depuis longtemps, ils ont cherché, cherché encore et ils ont changé simplement de nom. De « mangeurs de viande cru », ils sont devenus Inuit, « êtres humains ». Ici et jusqu’aux inuit polaires du Groenland, plus jamais il ne faudra les appeler Eskimos. Il n’est que le Nord pour forcer à une grande simplicité.

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie du Lancaster Sound.
Vingt miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.
Je suis partie du côté de Glenn Gould et sa quête de pureté qui lui fait refuser les concerts pour ne plus qu’enregistrer dans des studios parfaits.
Glenn Gould met son piano dans un train jusqu’au village le plus Nord du monde desservi par les rails et joue.
Il sait que le son ne circule pas de la même façon dans le froid. L’air laisse percer les fréquences infinies qui ne rebondissent sur rien.

Nous sommes à vingt miles de la fin du passage et je cherche dans les Variations de Goldberg. Bach, dont les musicologues ne cessent de démonter l’universalité.
Je cherche, j’écoute et je réécoute les Variations de Goldberg, Bach et Glenn Gould. Ensemble, séparément, lentement, fort, doucement. Et je sors du bateau pour regarder ce qu’il se passe.
J’ai une pensée effrayante. Glenn Gould et Bach ne suffisent plus, ils n’y sont pas arrivés.
Ils m’envahissent par les nombreuses phrases, les motifs, le jeu de l’un vers l’autre, les voies beaucoup trop humaines qu’ils empruntent.
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Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound. Plus que quinze miles.
Les glaciers de la Terre de Baffin et de Bylot Island renvoient de rares Icebergs. Le ciel noir, chargé, rempli, laisse passer quelques rayons, précis, efficaces qui renvoient le bleu translucide de quelques vieilles glaces.
Je cherche du côté des accords plaqués d’E.S.T., de la voix sans grain de Bjork, des infinies nuances de Steve Reich et John Adams, du contrôle du temps de John Cage.
Avec In a Landscape, nous y sommes presque. Mais il faudrait lâcher prise, lâcher prise beaucoup plus loin.

Nous sommes à moins de dix miles de Pond Inlet.
Dix miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.
Le plein vent arrière ne nous pousse que dans une seule direction, l’arrivée, la fin, la sortie du passage.
Je cherche dans le silence. Pas celui des montagnes qui renvoient l’écho. Celui de l’Océan Glacial, pauvre en son et avec lui, la navigation qui n’est que frottements du vent, de la houle, du moteur. Les frottements ne cessent jamais, ils sont les seuls bruits de notre environnement depuis plus de trois mois et ils ne permettent pas le silence.
Nous sommes très loin du plein et du vide, de leur friction.

Nous apercevons Pond Inlet.
Contrainte par l’arrivée, j’ai réenvisagé la variation de Goldberg à deux claviers n°25 BWW 988. J’ai espéré que Bach l’ait écrite, puis réécrite, et encore et encore pour arriver à calmer autant son écriture.
Mais Glenn Gould est envahi par une apnée insoutenable, il finit par lever la tête et respirer. Il ne retournera dans l’écoulement que loin dans la variation. Bien trop loin.
…très rares sont les gens qui, étant rentrés en contact avec le grand Nord, en émergent tout à fait indemnes. Quelque chose de bizarre se produit en effet chez la plupart de ceux qui se
sont rendus dans le Nord. Ils prennent au moins conscience des occasions créatrices que le phénomène du contact physique avec la région suscite, et finissent par mesurer leur travail et
leur existence en fonction de ces stupéfiantes possibilités créatrices : ils deviennent, au fond, des philosophes.
(Glenn Gould)
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Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Nous sommes à cinq miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound.
Cinq miles de la fin du passage.
L’heure des décisions radicales.
Je sors sur le pont et installe un piano.
Entre le mat et le génois. Là où le vent accélère, pris dans l’angle des voiles qui se rétrécit.
J’attends, un mile.
Deux miles.
Anne Queffelec s’installe puis disparaît.
Satie – Trois Gymnopédies, No.2.
Anne Queffelec parce qu’il fallait quelqu’un de plus petit, de beaucoup plus humble pour entrer dans autant de fragilité.
Ce qui aurait dû être timide n’est pas joué avec absence. La légèreté n’est pas transférée sur une envolée. La main droite ne s’oppose pas à la gauche et la rareté des sons marque par leur présence. La pureté ne se rétrécit pas dans la beauté.
Les muscles durcis par le froid ne sont pas tendus.
Satie, Anne Queffelec et la Gymnopédie n°2 se parlent.
Anne Queffelec peut respirer, pour s’entrelacer profondément.

Les Narvals passent dans la baie. Leurs vagues vont jusqu’aux glaciers qui éclatent pierres et rochers et recomposent les tréfonds de la baie. L’iceberg échoué sur la côte se libère, se retourne et cherche un nouvel équilibre. Le vent ne cesse de mêler les névés au sel.

Le nord va tout nu.
Il court ou s’arrête, il grandit ou disparaît. Il n’est pas de grandeur, de développement, de changement. Il n’est pas de temps.
Face au Nord, se dénude.
Le reste se dérobe.

Le Baloum Gwen

En breton, ou Baleine blanche en français.

Hence, by inference, it has been believed by some whalemen, that the Nor’ West Passage, so long a problem to man, was never a problem to the whale.
Certains baleiniers en on déduit que le passage du Nord Ouest, qui a posé si longuement un problème à l’homme, n’en fut jamais un pour la baleine.

Herman Melville
Moby Dick, Chap. XLI
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Panorama du froid : Pirineo Aragonés – Valle de Gistau © Jochen Gerner

Le Baloum Gwen a fait le tour de l’Afrique, le passage du Nord ouest dans les deux sens et deux fois la côte nord du Groenland jusqu’à Siorapaluk, 77°44’ nord, le village autochtone le plus septentrional de la terre. Des informations que nous possédons, il serait le troisième voilier à avoir effectué le passage dans le deux sens.

Ceux qui restent dans le passage

Cape Svendrup, Dietrichsen Point, Cape nygaard, Cape Jane Franklin, Cape Admiral Collinson, Cape Felix, Matty island, Cape Maria da Gloria, Cape Sussex, Lady Murchinson Bay, Cape Christian Frederick, Cape Adélaide Regina, Cape Bernard, Bernard Harbor, Gibson Peninsula, Cape Alexander, Cape Nicholas. Hartsene Point, Cape Hobson, Cape Maguire, Cape Sir F. Nicholson, Wrorresley Inlet, Cape Eyre, Coning Ham Bay, Hobday Island, Le Fauvre Inlet, Prescott Island, Crozier Point, Steffanson Island, Cape John Dyer, Harizon Point, Charles Richards Point, Ommanney Bay, Hollist Point, Dean Point, Scott Bay, Cape Acworth, Maze Island, Vivian Island, Cape MacClure, Otrick Island, Birmimgham Bay, Browne Bay, Cape John Sibthorpe, Hurtitch Peninsula, Cape Colman, De La Roquette Island, Spar Island, Hedbay Island, Cape eyre, Cape Dalghety, Flexure Bay, Cape Henry Kellet, Home Point…
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Panorama du froid : Lausanne – La Cathédrale et le pont Bessières © Jochen Gerner

Button Point, Cape Burney, Bathurst Bay, Cape Byam Martin, Muffet inlet, Steenbay Peninsula, Levasseur Inlet, Pirijiningit Island, Hola Cross Point, Artic Bay, Uluksan Peninsula, Graveyard Point, Strathcona Sound, Victor Bar, Victor Point, Baillage Bay, Elvin Inlet, Cape Joly, Cape Charles Yorke, Stanley Point, Cape Crawfort, Emmerson Island, Cape Knud Jorgensen, Frechette Island, Wallaston Island, Cape Hay, Possession Bay…

Adams Sound, English Bay, Moffet inlet, Ebenezer Harbour, Arnaquaksaat Island, Flemind Inlet, Fabricius Fjord, Davids Island, Nauyat Cliff, Bell Bay, Nuvuruaq Point, Berlinguet Inlet, Ikirasak Nars, Nuvukuluk Point, Jungersen Point, Igludjat Island, Tikigakjuat Point, Innunait Point, Kakait Point, Qikirtaukkat Island, Cappe Donnet, Cape William Hershel, Graham Harbour, Blanley Bay, Stratton Inlet, Burnett Inlet, Cape Pyramid, Ryder Inlet, Cpae Rosamond, Croker Bay, Dundas Harbour, Johnson Bay….

La disparition – Fort Ross

Je n’aime pas les retours en arrière. Je n’aime pas l’idée qu’avant.
Cela m’empêche.
Cela nuit à toute justesse.
Oui mais les enfants, au moins, …

Mais si l’on regarde les photos du temps où le monde inuit n’était pas encore entré dans la modernité, les enfants ont les mêmes visages. A Nome, à Saint-Georges, à Barrow, à Cambridge Bay, encore vétus de peaux, ils sont en noir et blanc, souvent fermés, tristes, durs. Des visages qui n’ont pu grandir trop vite, qui façonneront des vies et des corps du nord, où la graisse remplace la peau. Des corps efficaces dans le froid, l’hiver, la nuit. Des corps de gestes rares et précis.

Alors si l’on ne peut que constater la violence avec laquelle les inuit ont dù s’acclimater au changement, celui imposé par les « outers », les « fortyeightlowers », ou tout simplement par la marche du monde, si l’on ne peut que remarquer ça et là, les brain damage dans les attitudes des petits, parfois des bleus sur les visages des femmes, quelques trace de l’alcool sur celles des hommes, peut-on pourtant dire qu’avant…

Fort Ross, un des comptoir de l’Hudson Bay Compagny. H.B.C., Her Before Christ pour les intimes des cabanes arctiques, occupées hivers comme été pour le commerce des peaux.
Fort Ross a été l’un des avant-postes de cette transition brutale qui n’a pas pris plus d’un siècle. Une transition opérée minutieusement par une mise sous tutelle marchande, idéologique et religieuse.
Contre des perles en plastique, des cartouches, des fusils, des objets en fer qui ont peu à peu remplacés ceux en bois flottés et en os.
Et puis le tabac et l’alcool. Dont le nord est devenu dépendant et ne cesse de ne pas arriver à s’en protéger. A Cambrige Bay, ville dry, les bootlegers d’aujourd’hui vendent un bouteille trois fois son prix à l’achat par correspondance.

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Panorama du froid : London – Trafalgar Square and Nelson’s Column © Jochen Gerner

Alors, la culture inuit se scinde. D’un coté, elle reste entièrement liée à la chasse et la pêche de subsistance qu’il est difficile de comprendre pour nous. Nous qui avons mangé de l’ours polaire donné par le mari inuit d’une amie blanche de Cambridge Bay. En tant que blancs, nous n’y avions pas droit mais il en avait tant pour la communauté que les trois bateaux présents ont eu droit au partage habituel. Lorsqu’on lui a demandé comment cela se cuisinait, il a répondu : ben comme un ours polaire. Nous n’avons pas su s’il voulait dire cru.
De subsistance aussi parce que la paupérisation, comme on l’entend au sud par le seuil de pauvreté et le taux de chômage, est immense et qu’il faut bien manger.
Une nourriture qui n’est pas présente dans les supermarchés et les restaurants, qui sort encore de tout échange marchand, qui n’est que partage.
De l’autre coté, les chants, les danses, les jeux arctiques, l’art si présent, le chamanisme entrent peu à peu dans le folklore et le tourisme. Ils sont mis à distance, objets d’étude et de mémoire qui les fixent une fois pour toute. Il est probable qu’ils n’évolueront plus petites touches orales par petites touches orales qui avaient fait grandir la société inuit. Le sud n’ayant pas fait le choix de la nuance, il est difficile de ressentir autre chose que la disparition.

La petite cabane de l’Hudson Bay Company, à la pointe de Fort Ross, à la sortie du Détroit de Bellot a changé de fonction. Gérée aujourd’hui par la Wild Life Association, elle est parfaitement organisée pour les chasseurs et les scientifiques : un mot qui indique que la clé est sous une pierre au sud-est, des bidons de gas-oil pour le groupe électrogène, des toilettes, une isolation parfaite, une cuisine, des lits en bois, des vivres de première nécessité (du corned beef, de la soupe déshydratée, de la vitamine C et un fond de Rhum), et un livre d’or pour que chacun laisse sa trace.

Un livre d’or rempli des signatures des centaines de passagers qui fond le passage du Nord-Ouest en paquebot depuis quelques années.
Nous retrouvons aussi la tradition de Horta aux Açores de laisser un dessin de son voilier avec la composition de l’équipage.
Le Cairn de Mac Clintock a été remplacé par une stèle en bronze à la mémoire de….

Nous sommes au delà du 72ème degrè nord, juste après le Détroit de Bellot, au milieu de nul part. Le Détroit n’est navigué que depuis 1937 et il n’est ouvert que de mi-aout à fin septembre. Quand les glaces ne provoquent aucun bouchon, les conditions changent d’un jour à l’autre. Nous retrouvons un message de Michelle Desmay, passée par ici sur Nuage, qui dit : « vue les conditions actuelles, il est possible que je passe l’hiver à Fort Ross. »

Nous sommes au delà du 72ème degrè nord, et Fort Ross est déjà organisée pour la prochaine histoire du Passage du Nord Ouest.

La polaire et les adieux

Avec la fin du passage qui approche et la fatigue qui grandit, il devient difficile de se concentrer. Nous devons franchir notre troisième barrière, la dernière. Les glaces dérivent à grande vitesse au gré des courant et des marées. Les quarts sont désorganisés, la nuit nous joue des tours, je prends une risée pour un floe et le Baloum s’y heurte.

La nuit remplit le Détroit de James Ross. Une vraie nuit de plusieures heures, bien noire. Sans que l’aube et le crépuscule orange ne disparaissent pour autant, encore unis quelque part dans le nord-ouest. Avec la nuit sans lune, quelques étoiles, quelques planètes s’affirment doucement. La Grande Ourse notamment.

Le nord magnétique, lui, est toujours absent. Les cartes indiquent que le compas est useless – inutile. Pourtant, depuis bien longtemps, il n’a jamais été aussi près de la vérité électronique, à 40 degrés près.

Il suffit donc de prolonger le bord extrême de la Grande Ourse et de le multiplier par cinq sept et on se trouve … au dessus du bateau. Logique, le Nord est en haut, je n’avais pas encore pensé à cette solution, il suffisait juste de lever la tête.

Avec la nuit et les étoiles, il prend des envies arctiques au capitaine. Nous ne verrons plus le Silent Sound, il a fait des choix de route différents des nôtres. Alors, l’idée vient de fabriquer un cairn avec des messages et un poisson dessous, et de leur envoyer la position GPS comme cadeau d’adieu.
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Panorama du froid : Staatliche Schlösser und Gärten Potsdam-Sanssouci © Jochen Gerner

A l’abord des Iles de Tasmanies nous n’arrivons pas à mouiller sans risquer une attaque de glace alors nous allons plus loin. A l’Entrée du Détroit de Bellot, la tentation est trop grande de profiter du courant de marée pour s’y laisser filer à la tombée du jour.
Et puis de rencontrer un ours polaire, qui nage bien difficilement devant notre gros Baloum.

Alors pour la pêche et les messages au Silent, ce sera Fort Ross, à la sortie du Détroit. Oh combien symbolique, là où se trouve le Cairn de Mc Clintock, sous lequel il avait laissé des informations précieuses avant de disparaître.
Celui de Franklin est un peu plus au nord.
Le plus mythique de tous les cairns restera sans aucun doute celui d’Amundsen au pôle sud, laissé avec un drapeau Norvégien et quantités d’informations au cas où il ne pourrait pas revenir jusqu’aux camps de base. Le même cairn qui fut découvert par l’expédition Scott, un petit mois plus tard. Scott meurt avec un de ses équipiers dans les bras et quantités de lettres magnifiques à quelques jours de marche de son principal camp de base.

Nous ne sommes pas Amundsen et nous n’avons pas l’ambition d’avoir notre nom au pôle sud de la lune. Nous avons juste envie de laisser un message à un bateau avec lequel nous avons partagé tant d’impressions et de respect tout au long du passage.

Amundsen et la nordicité

La nordicité s’éprouve.
Elle s’éprouve avec difficulté.
Pour nous qui ne sommes qu’histoire, empilement, fioriture, couleurs, terre, saisons, agriculture, distance.
D’emblée elle se rejette.

Et pourtant.

Ici la rareté se recherche.
La pureté n’est pas ascétisme, ni privation, ni une fuite.
Elle s’agglutine avec force et respect.

Particulièrement quand on le poursuit.
Ou que l’on s’arrête pour s’en laisser pénétrer.
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Panorama du froid : Lyon – Basilique Saint-Martin-d’Ainay © Jochen Gerner

Deux ans pour Amundsen, ici, dans cette baie sans nom, calme, protégée.
Une baie où l’on peut trouver de l’eau de rivière en été, de l’eau fraîche pour faire des provisions pour l’hiver.
Une baie qui l’a accueilli deux hivers durant pour faire des mesures sur le nord magnétique et ses caprices.
Où les Inuits, curieux de cet homme, finiront par rester, par adopter Gjoa Haven, au nom du bateau.
Par s’agglutiner aussi, un descendant nous dit-on, à l’époque.
Trois maintenant, dont un qui ne parle pas anglais.

Et puis repartir.
Pour Herschel pour Amundsen.
Pour le golfe de Franklin et de St Roch pour nous.

Le détroit de Bellot est encore pris par les glaces, nous passerons peut-être par ailleurs.

Après commence

Nulle part ailleurs qu’en mer les jours, les semaines et les mois ne tombent plus vite dans le passé.
Après commence.

Nulle part ailleurs qu’en mer les jours, les semaines et les mois ne tombent plus vite dans le passé. Ils semblent être laissés sur l’arrière.

Par de petites pensées.
Furtives mais ancrées.
Des envies de roquefort par exemple.

Ailleurs persiste, la mer prend plus loin.

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Panorama du froid : Budapest – Làtkép © Jochen Gerner

Ailleurs persiste, la mer résiste.
Obstinément.
Nulle part ailleurs qu’en mer les jours, les semaines et les mois ne tombent plus vite dans le passé. Ils semblent être laissés sur l’arrière et s’évanouir dans un grand silence au milieu duquel votre navire continue sa marche en une sorte d’effet magique. Ils s’en vont : jours, semaines, mois.

Joseph Conrad, Le miroir de la mer

La passe portante.

La musique fait venir le reste du monde.
La musique fait venir le monde.

Pour aborder l’Edinburgh pass au nord du golfe du couronnement.
Exit music, Creep , Serenade for the renegate et No surprises de Radiohead.
Exit music de Radiohead repris par Brad Meldlau
Serenade for the renegate de Radiohead repris par Esbjorn Svensson Trio.

Parce que Esbjorn Svensson est parti trop tôt, il y a un an.
Il est parti trop tôt dans une plongée de trop.
Une plongée dans l’archipel de Stockholm.

Alors Serenade for the renegate ou Did they ever tell Coustau ou Evening in atlantis résonne différemment. Elles se réécoutent infiniment, en espérant comprendre, ressentir plus loin, en regrettant de n’être jamais allée voir un concert d’E.S.T., de ne jamais remercier pour la dizaine de CD qui reste dans son Ipod, qui s’écoute en boucle, qui s’apprend par cœur, jusqu’à l’ennui parfois. Je cherche, je cherche à comprendre, un accident de plongée, le mal des profondeurs, une erreur, l’appel d’ailleurs.

Exit music, Creep et Serenade for the renegate donc, en boucle, en boucle, plus fort.
Pour aborder l’Edimburg pass au nord du golfe du couronnement.
Au portant.
Enfin au portant.

Alors je ne lâche pas la barre, je ne la laisse à personne.
Je laisse filer mon quart, pendant que la houle se creuse, que le vent fraîchit.
La vague emmène le Baloum, l’accélère puis le relâche.
J’espère comprendre, ressentir plus loin, jusqu’à l’oubli.

Je cherche, je cherche la légère inclinaison de la barre qui fait entrer le Baloum dans l’accélération, dans la vague qui se creuse, qui l’emmène.
Se laisser rattraper par la vague avec un tout petit peu d’angle pour que le creux qui va venir accentue la gîte et s’en mêle.
Donner un tout petit coup de barre pour lancer le Baloum exactement dans l’angle de la vague.
Accélérer, accélérer.
Juste avant la sortie de vague, redonner un petit angle pour prolonger l’accélaration.
Recommencer.

Alors je ne lâche pas la barre, je ne la laisse à personne.
La houle se creuse encore et le vent fraîchit.
La passe promet.

Je laisse filer mon quart, et une bonne partie du suivant.
Je monte le son.
Je ne communique plus que par geste, je comprends que le Baloum a fait des pointes à huit noeuds.
Je cherche le bon angle, la bonne attaque.
Trop près de l’angle de la vague, elle passe dessous trop vite.
Trop loin, elle agit sur la gîte mais sans provoquer de vitesse.

Je laisse filer mon quart, on doit être dans le suivant.
Je ne réfléchis plus, je ne fais que respirer.
Précéder la vague qui vient.
Précéder l’angle.
Chercher des automatismes, quand le corps a intégré ce qui allait se passer, qu’il n’a plus besoin d’être conscient, qu’il se laisse porter ailleurs, qu’il agit seul.
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Panorama du froid : Paris – Le square du Vert Galant et le Pont Neuf © Jochen Gerner

Je n’ai quitté la barre que bien après l’Edinburgh pass.
Quand la houle et le vent se sont calmés.
Je suis descendu dans le carré, tremblante de la tête au pied.
J’étais trempée mais je ne m’en suis pas aperçue.
J’ai tremblé pendant plusieurs heures.
Mais je ne sais pas très bien de quoi.
De froid, de faim.
De froid surtout.
A moins que cela ne soit autre chose.

Depuis ma cabine, depuis mon duvet, j’écoute le vent.
J’écoute les bruits du portant sur la coque.
Je suis dans l’accélération, dans sa précision, son équilibre.
Je suis dans l’Edinburgh pass.
Je suis dans l’archipel de Stockholm.
Je suis dans la vague de la côte nord de Gomera.

J’écoute le vent.
J’écoute les bruits du portant.

La musique fait venir le reste du monde.
La musique fait venir le monde.
La musique fait venir.

Le jour orange et le compas erratique

Le jour orange.
A moins que cela ne soit la nuit.
Encore une nuit où l’on ne sait plus quand se dire bonjour, ni bonne nuit.
Cela revient plusieurs fois par jour, enfin par 24 heures.

Sauf que maintenant, la nuit revient, enfin, le jour s’assombrit.
Le jour a donc de nouveau un prix.
Parce que :
« – Eh, Frank Pig, qu’est ce que tu ferais si tu avais mille milliard de millions de dollars ?
- j’achèterais pour mille milliard de millions de dollars de milky ways.
- Et qu’est-ce que tu ferais si tu avais deux mille milliard de millions de dollars ?
- j’achèterais pour mille milliard de millions de dollars de milky ways et avec le reste je repeindrais le ciel en orange. »
(Singe)

Pour moi, cela commence à minuit.
Avant, je dors, donc cela n’existe pas.
A minuit donc, le soleil est sous l’horizon, pas très loin dessous mais suffisamment pour qu’il ait totalement disparu.
Le nadir, c’est fini, parti, a pu, nada.
Sauf que la nuit ne revient pas vraiment non plus.
Le soleil ne s’en va pas, il se déplace.
Je ne sais pas d’où à où, vu que depuis le nord, où que l’on regarde, c’est le sud.
Disons qu’il se déplace de 40° sous l’horizon.
Pendant ce temps, la lune est revenue ainsi que quelques planètes un peu palotes.
Il doit donc être possible de faire le point au sextant.
Sauf qu’on n’en a pas.
Je ne sais pas comment cette histoire se termine.
Je ne sais pas de quel côté se lève le soleil.
De toute façon c’est au sud.

Le compas n’aide pas vraiment à résoudre tout cela.
Il est erratique.
C’est ce que nous dit la carte.
Enfin comme c’est une carte canadienne elle dit :
Magnetic compass erratic – compas magnétique instable.
Je préfère dire erratique, comme c’est un mot que je ne comprends pas très bien il me semble parfaitement approprié à la situation.
Aujourd’hui, nous avons globalement navigué à l’est. Il nous a indiqué du sud, du sud ouest, du nord et même de l’ouest.
Parfois il tourne sur lui-même lentement, il prend son temps pour s’y retrouver.
Parfois, il fait un tour complet à toute vitesse.
Parfois, on change l’angle du bateau significativement, mais lui, il indique toujours la même chose.
Erratique donc.
Nous avons fini par accrocher un petit GPS portable sur le compas pour l’oublier complètement.
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Panorama du froid : Berlin – Neue Nationalgalerie © Jochen Gerner

Un peu comme la météo canadienne et les prévisions glacielles. Cette année, c’est au petit bonheur. Voir ci-dessous les recherches de Patrick Gomes-Leal du 20 juillet.

Si jamais les trois GPS à poste tombent en panne, si les trois GPS portables également, il nous reste encore la solution viking : la navigation avec les courants et le vent. Dans ce sens du passage se sera donc contre les courants et les vents.
Sauf aujourd’hui. Nous avons eu du portant, du vent arrière depuis ce matin. Enfin depuis 12 heures.

Conclusion : je suis encore perdue dans la translation.
Décision : à Cambridge Bay, enfin à Iqaluktuttiaq, j’achèterai un milky way pour le manger pendant mon prochain quart de nuit quand le jour sera orange (ou l’inverse).

FQCN14 CWNT 201300
MARINE FORECASTS FOR THE WESTERN ARCTIC WATERWAY ISSUED BY
ENVIRONMENT CANADA AT 7:00 A.M. MDT MONDAY 20 JULY 2009 FOR TODAY
TONIGHT AND TUESDAY.
THE NEXT SCHEDULED FORECASTS WILL BE ISSUED AT 7:00 P.M.
FOG IMPLIES VISIBILITY LESS THAN 1 MILE.
YUKON COAST.
WIND EAST 10 KNOTS. FOG PATCHES.
MACKENZIE.
WIND EAST 10 KNOTS. FOG PATCHES.
TUKTOYAKTUK.
WIND NORTHEAST 10 KNOTS. FOG PATCHES. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
BAILLIE.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS.
BANKS.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS INCREASING TO 15 LATE OVERNIGHT.
AMUNDSEN.
WIND WEST 15 KNOTS INCREASING TO 20 TUESDAY MORNING. FOG PATCHES
DISSIPATING NEAR NOON.
HOLMAN.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
DOLPHIN.
WIND LIGHT. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
CORONATION.
WIND NORTHWEST 10 KNOTS. A FEW SHOWERS AND FOG PATCHES ENDING THIS
AFTERNOON. TEMPERATURES NEAR PLUS 1.
DEASE.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
MAUD.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
ST ROCH.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
NORTH TUKTOYAKTUK.
WIND NORTH 10 KNOTS. TEMPERATURES NEAR ZERO.
NORTH MACKENZIE.
WIND LIGHT. TEMPERATURES NEAR ZERO.
WEST PRINCE ALFRED.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
NORTHWEST BEAUFORT.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
BATHURST.
FORECASTS ARE UNAVAILABLE UNTIL FURTHER REQUEST.
END

Le Serbe arctique

Milan Brankovic est serbe arctique.

Mettre l’adjectif arctique à la suite de nom commun ouvre parfois quelques interrogations.
Par exemple, le thé arctique, la chouette arctique, le musulman arctique.

Le thé arctique, ou le thé du Labrador, se ramasse dans la Toundra, se bout, se boit, mais s’éloigne fort de ce que l’on peut connaître du thé.
La chouette arctique est censée se réveiller la nuit, comme tout nyctalope, sauf qu’elle remonte au nord pendant l’été où il fait jour,
Le Musulman arctique, en période de Ramadan, doit avoir quelques difficultés à trouver en été la nuit pour pouvoir manger, en hiver le jour pour arrêter de manger.

Milan Brankovic est canadien, serbe arctique.
Et il a fait des recherches auprès des habitants du cercle polaire, il semble être seul dans cette situation.
Pour nous, c’est un habitant du nord.
Il nous voit arriver de loin, arrête son 4X4 et nous demande si on a besoin de quelque chose.
De l’eau ?
Pas de soucis.
Et il nous emmène à l’atelier pour que l’on remplisse nos bidons.
Une douche.
Pas de soucis.
Et il nous emmène chez lui, nous fait du café et un brin de causette.
Internet ?
Ma connexion est bloquée mais on va trouver une solution.
Chez Ruben probablement.
Vous voulez faire un tour dans la Toundra ?
Ok, je vais arranger cela.
Et le temps qu’on finisse notre douche, un minivan nous attend devant sa porte.
Froid 31

Panorama du froid : Pau – Chaîne des Pyrénées © Jochen Gerner

Un habitant du nord comme :
- Adam a Dutch qui nous a donné un ventilo pour le poêle,
- Sheila à Nome pour la douche chez elle,
- Karin à Saint George qui s’est mis à notre disposition pendant deux jours pour nous faire découvrir son île,
- Le patron de l’office du tourisme de Nome qui voulait nous prêter son pick-up pour faire la Kougarok road,
- L’employée du coffee shop du supermarché de Saint Georges qui m’a accueillie derrière le comptoir pour recharger mon ordi,
- Le patron de l’hôtel de Wainwright qui nous a ouvert deux fois une chambre pour que nous puissions nous doucher,
- John a Wainwright qui nous a emmené toute une soirée à travers la Toundra dans une carriole derrière son quad,
- Et puis tous ceux de Sand Point pour le poisson, internet, les douches, la taverne…

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