Archive pour la Catégorie 'En suspens'

Passage au corps

Pendant que le Nord se dénude.
Bateau amarré glace
L’entrée du Passage, devant la porte, entrouverte.
Un passage géographique, un dédale d’îles, de détroits, de golfes, de mers.
Un passage précédé par une histoire maritime, la grande histoire, celles des vikings, celles des chasseurs de baleines, celle des découvreurs.
Des plus grands découvreurs, ceux qui ponctuent l’enfance, l’imagination, les rêves de liberté, d’humilité, de dépassement.
Ceux qui ouvrent des voies.
Des voies en soi.

Parce qu’on ne va pas se la raconter longtemps.
Le passage du Nord Ouest, ce sera des rencontres, des émerveillements, des découvertes sur la vie inuit, sur son histoire, sur une toute autre façon d’être au monde, ce sera des miles et des milliers de miles.
Mais ce sera surtout un voyage vers soi, plus loin, plus précisément.

Le temps du tourisme est terminé. Je continuerai à respirer la vie ici, au-delà du cercle arctique, la vie bipolaire. Je continuerai à explorer son rythme actuel emprunt des temps oraux passés, son rythme actuel mu par la culture écrite nord-américaine. Une culture qui s’impose dans ces plus mauvais travers avec une force déconcertante.

Pour aller plus loin dans l’expérience, il faudrait faire d’autres choix, ceux de rester, de se transporter ici et d’oublier son identité pour devenir autre. Combien d’années… Pour trouver quoi d’autre que ce qu’on laisse en soi, derrière soi, au fond de soi. Le renoncement n’est pas mon chemin. Et puis, ce serait une bien piètre destination que de vouloir abandonner son monde pour aller vers une société faite de la transmission des anciens.
Je préfère accompagner ma mémoire dans ses mouvements et ses transformations. Je préfère entremêler mon monde à celui des autres sans me perdre pour autant… dirait Glissant. Je préfère grandir obstinément.

Le Passage du Nord-Ouest ne m’importe pas tant par ce qu’il me montre d’inhabituel, de curieux, d’insolite. Il me travaille ailleurs. Il m’importe par ce qu’il fait de moi, comment il façonne le reste de mon existence, comment il la renforce, lui donne de l’épaisseur, du corps. Comment il prolonge l’invention de soi, ce qu’il met en jeu. Les repères se brisent, les abscisses et les ordonnées secouent et avec eux le regard sur soi, les autres et le monde.
arctic Ross
Le Passage du Nord-Ouest me travaille ailleurs.
Dans un chemin à explorer, à emprunter, à incarner. Le chemin du retour vers l’Atlantique et l’Europe.
Dans une question de temps, de temps de l’existence qu’il faut maîtriser, relier, incarner.
Un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Pas de la lenteur, même si le marin ne connaît qu’elle. Pas cette lenteur du voyageur qui s’obstine à contrer l’accélération moderne, celle qui brise le temps dont l’intime à besoin pour se préserver. Pas la lenteur donc, qui ne se situerait qu’en opposition à la vie terrienne, la vie incontrôlable.
Pas de recherche d’extrême ascétisme, de repli, de pureté, de chasteté ; même si le Nord ne renvoie que cela.
La vie à laquelle j’attache de l’importance n’est pas celle-là. Je sais qu’elle est faite d’amis et d’échanges, de densité et de raffinements, d’ivresses et de nourritures grasses.

Le passage du Nord-Ouest me travaille ailleurs, dans une question de temps, de temps de l’existence qu’il faut maîtriser, relier, incarner.
Un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Le temps nécessaire pour revenir vers soi, avec justesse et force, le temps nécessaire.

Nécessaire pour que le sucre fonde… dirait Bergson. Il parlerait d’attention à la vie, d’intuition capable de dépasser l’expérience pour lutter contre l’illusion, contre l’innocence du touriste, pour surpasser l’empathie et l’affect du voyageur.
Une empathie et un affect décuplés par le voyage et les repères bouleversés.
Une intuition capable de comprendre le tournant, de le regarder bien en face et de le prendre.
Juste à la bonne vitesse.

Pendant le Passage du Nord-Ouest, le corps devra démultiplier ses formes, tantôt se resserrer, tantôt s’élargir, et j’espère naturellement trouver la juste contraction. Je doute parfois. Cette inquiétude me permet de rester en éveil. Il n’est pas question que le corps aille au-delà de ses limites, qu’il s’évapore dans une quête sportive, qu’il se renferme dans une ridicule punition. Même si les arêtes de la vie ressurgissent avec le voyage. Le corps devra se reposer pour avoir la juste tension en soi pour ressentir au plus profond, pour capter ce qui se passe et ne pas le nier. Il devra songer à se divertir et prendre plaisir aux moments partagés avec les autres, avec le bateau et la mer.

Le passage n’est pas une étape, encore moins une traversée. Le passage est l’unique essai que la vie ne reproduira pas. Il faut l’aborder avec tranquillité et détermination.

Le Passage du Nord-Ouest est cet unique essai d’éprouver un temps juste, réfléchi, un temps conscient.
Froid 38

Panorama du froid : La Pointe-Percée et les Quatre-Têtes © Jochen Gerner

Aujourd’hui, je suis devant l’entrée du passage, devant la porte, entrouverte.
Un passage géographique, un dédale d’îles, de détroits, de golfes, de mers.
Un passage précédé par une histoire maritime, la grande histoire, celles des vikings, celles des chasseurs de baleine, celle des découvreurs.
Des plus grands découvreurs, ceux qui rythment l’enfance, l’imagination, les rêves de liberté, d’humilité, de dépassement.
Ceux qui ouvrent des voies.
Des voies en soi.

Un passage dont le temps et la géographie n’appartiennent qu’à moi.

Appelez-moi Jeanne

Emprunter Melville

Appelez-moi Jeanne. Voici quelques années – peu importe combien – mon compte bancaire vide ou presque, rien ne me retenait à terre, je songeais à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe.
Il s’agissait d’une méthode à moi pour secouer la mélancolie et fouetter le sang. Quand je sentais s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installait un crachin humide de novembre, alors j’estimais qu’il était grand temps de prendre la mer. Cela me tenait lieu de balle et de pistolet. Je m’installais dans l’Atlantique, je suivais les courants de l’Europe vers le nouveau continent, sans même penser qu’un jour, la route aurait une fin qui se déciderait sans moi.
Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens.

Froid 23

Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Quitter Melville

Appelez-moi Jeanne. Pendant de nombreux mois – peut-être une année, peut-être plus – mon compte bancaire de nouveau nourri, j’avais pris le temps de ralentir, d’épaissir, de grandir. Une fois cela acquis, je songeais à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe.
Il ne s’agissait plus de suivre Ismaël dans le vent d’un Achab et de sa tristesse. Il ne s’agissait plus de s’écouler dans une ville de bord de mer et de larguer des amarres invisibles. Il était question de trouver la route juste, sensible, fragile, une route pour soi, une route maritime de retour.
De retour en soi, un retour fort des profondeurs vers lesquelles les océans m’avaient menée.
Une veste de quart ajustée et de nouvelles bottes de pont, il fut temps d’embarquer. Alors que je traînais les anciens réseaux et les nouveaux, je ne pensais pas trouver un bateau qui me lierait autant à l’histoire maritime, qui me lierait autant à elle, qui me lierait.
Pourtant, une fois à bord, le sac défait et les quarts décidés, prise par des sédiments intimes bien ancrés, j’ai douté, j’ai vomi, j’ai failli renoncer. Renoncer devant le nombre de miles à parcourir, devant le froid viscéral, devant l’engagement que cette histoire me demandait. Heureusement, lentement, beaucoup trop lentement, la peur n’a pas su trouver de prise suffisante, elle a glissé et elle a disparu.
Aujourd’hui, à quelques jours de navigation du cercle polaire et du détroit de Béring, à quelques jours de la côte nord de l’Alaska, à quelques semaines de l’entrée du passage du Nord-Ouest, je suis prête pour l’océan Glacial Arctique, les aurores et la glace. Je suis prête à rentrer par cette route-là, tranquillement, avec précision et grand calme. Je n’ai plus froid, je suis amarinée et je suis prête à rentrer vers l’Atlantique et l’Europe.
Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, construit, à leur manière, un franc-bord pareil au mien.

Devant unalaska 2
Devant Unalaska

Oublier le Nord vrai

Oublier les Nords, le Nord compas, le Nord vrai, le Nord magnétique, tous les Nords utiles à la navigation. Il ne sera même plus question de tempêtes magnétiques indiquées ici ou là sur les instructions nautiques. Il ne sera même plus question de l’étoile polaire. Au-delà du 74˚ degré de latitudes, les compas peuvent êtres couverts, ils sont inutiles. Et même en dessous, il est souvent question de déviation de 40°, par ici ou par là.
Est-ce cela qui a poussé Amundsen à rester deux hivers à Gjoa Haven ? Pour récolter de nombreuses mesures sur le Nord magnétique ? Où a-t-il utilisé ce prétexte scientifique pour étudier la vie des Inuits et surtout leur façon de vivre le froid ?
Nos mappemondes d’écoliers tiennent par leurs pôles, par les points de sorties de l’axe de rotation de la terre. Mais les pôles magnétiques, eux, varient, dévient, se déplacent constamment. On a observé le pôle nord magnétique à 1200 kilomètres de sa géographie, à une latitude d’environ 76° dans l’arctique Canadien. À ce moment, l’inclinaison du compas est de 90° vers le sol.

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Panorama du froid : Messestadt Leipzig – Oper und Hochhaus der Karl-Marx-Universität  © Jochen Gerner

La navigation a toujours été une question d’angle, mais ici, impossible de calculer un cap ni d’estimer une route. Le nord se perd vers le centre de la terre et néglige nos obligations de surface.
Pourtant, nous reprenons la mer aujourd’hui. Il sera question du Détroit de Béring, et du 66°33′, le cercle polaire arctique.




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