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Ne pas revenir

Quitter Sand Point et ne pas revenir.
Qui reviendrait dans l’archipel Shumigan, dans l’archipel des Aléoutiennes ?
Pourtant, et c’est le voyage qui commence, sans doute, nous n’avons pas pu nous empêcher de nous imaginer là, le temps d’une saison de pêche sur le Vicky Rae.
Cela nous avait sans doute pris lors de la dernière bière chez John et Iruyna.
Le temps de cette dernière bière et d’un folk Irlandais.
Un temps du recueillement, rassemblés, suspendus, chacun dans un coin de la pièce, devant le sofa, devant la très grande TV, devant le fridge immense.
Chacun danse, dans son monde, seul. Iruyna lance ses bras au-dessus de sa tête. John entame une danse celtique.
Chacun silencieux jusqu’à la fin de la chanson.
Nous partirons de Sand Point le lendemain. Sans hésitation.
Nate de Floride nous aura donné du flétan ; Roger, de Norvège un saumon ; Luis, du Mexique, un bout de bison. Christy, moitié japonaise nous fera des grands signes du Vicky Rae.
A Sand-Point, il suffisait de descendre du bateau pour que quelqu’un vienne bavarder ou nous aider. Il suffisait d’être là.
Je pense à Iruyna, arrivée des Philippines quelques semaines plutôt, mariée à John depuis deux ans. Iruyna qui se recroqueville dans son trop grand gilet et se plaint du froid. Iruyna qui va prochainement passer son premier hiver à des températures que l’on refuse de convertir en degrés celcius. Iruyna qui rêve de venir à Paris.
Nous partirons de Sand Point en fin d’après-midi.

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Mas Provençal (La Cremade) © Jochen Gerner

Patricia Ann, Seattle – WA

Columbia, Seattle – WA Jacole, Seattle – WA

Vicking Explorer, Seattle – WA Tammy Ilene, Seattle – WA

Miss Vanda, Sand Point – AK Cameron, Seattle – WA

Karen Evich, Junneau – AK Northern Dawn, Kodiak, AK

Shenya, Juneau – AK

Oublier Mercator

Je n’ai pas encore commencé à me plonger dans les cartes, mais une première chose m’intrigue. La navigation a toujours été une question d’angle. Pendant longtemps, les navigateurs, comme les polynésiens ou les vikings ont fait confiance aux vents dominants et aux courants : en gardant le même angle, ils avançaient droit. Plus tard, les astronomes ont observé le déplacement des étoiles, rempli des éphémérides, accumulé des données. La navigation n’a eu de cesse de se nourrir de ces découvertes, mais continuait en avançant à vue. La paume s’élance sur l’horizon à l’horizontale, l’étoile polaire se trouve au-dessus ou au-dessous de la main. L’angle indique, au moins de nuit, si l’on est trop monté en latitude ou trop descendu. Et puis le sextant a permis de décoder de plus en plus précisément les éphémérides.
Un jour, le monde est devenu rond et l’on a eu envie de pouvoir s’y retrouver dans un système de coordonnées. Cette idée devait trotter dans la tête de Mercator, au 16eme siècle. Cartographe et mathématicien, il s’est alors imaginé au centre de la Terre, au milieu du grand cercle de l’équateur. Il a projeté sur un cylindre ce qu’il observait depuis là. Il s’agit d’une projection constante, qui conserve les angles, elles est donc particulièrement utile aux marins.

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Panorama du froid : Aussichts-Restaurant Grunewaldturm © Jochen Gerner

Les longitudes sont régulièrement placées les unes après les autres, d’est en ouest et vice-versa. Plus tard, on retiendra arbitrairement le méridien de Greenwich comme la longitude de référence depuis laquelle on pourra calculer une valeur angulaire. Dans l’autre sens, les parallèles vont de l’équateur aux pôles, degrés après degrés. Si l’on prend une minute, soit un soixantième de degrés, la distance de l’arc sur la surface du globe est de 1852 mètres, soit un mille nautique. Cela a rendu le positionnement et les distances sur terre possibles. Sauf que, clairement, Mercator n’a ni regardé ses pieds, ni levé la tête. Et ainsi, la représentation des régions polaires est immensément exagérée. Depuis des siècles, les planisphères de toutes les écoles représentent le Groenland sur une surface plus grande que l’Amérique du sud et le continent Antarctique est plat. Par contre, le fait que l’occident vu depuis le centre de la terre soit surreprésenté n’a pas pu échapper à Mercator.

 

mercator

Projection de mercator

Si l’on ajoute à cela que le système géodésique des cartes n’est pas toujours celui du GPS, comme c’est le cas pour les cartes maritimes françaises, que les cartes du Nord n’ont pas été cartographiées depuis l’invention du GPS, et que pour des raisons que l’on peut imaginer diplomatiques, les fonds de l’océan glacial arctique sont très très peu connus…comment se positionner et sur quel type de cartes ?
Que devient l’étoile polaire quand on est au Nord ?

Équipement et féminité.

Le sac de marin a été constitué, pesé, réfléchi pendant un mois. Le plus dur a été d’aller contre le printemps, de lui faire barrage, de ne pas le laisser entrer quand même ; et de retourner vers ses vêtements d’hiver et de pluie. Lorsque j’avais demandé à Thierry, il m’avait dit : C’est comme naviguer en Bretagne en novembre. Alors, en allant prendre des infos dans les magasins spécialisés, c’est ce que j’ai raconté. J’ai donc pris : deux bonnets, une cagoule, deux paires de gants de soie, deux paires de moufles, une paire de gant de poissonnière pour les manœuvres, une très bonne veste de quart, un softshell, trois caleçons thermiques, trois hauts thermiques, des bottes de canadiens, des bottes de pont, deux pantalons de quarts, trois jeans, quantité de polaires et un duvet qui a une température confort en dessous de zéro. J’avoue que déjà aujourd’hui, j’ai un petit moment d’hésitation quand je me couche, mais je n’ai pas encore utilisé la bouillotte. Arrivée à Sand Point, j’ai coupé mes ongles et attaché mes cheveux. J’ai mis constamment un pantalon ciré sur mon jean pour éviter de le crader. J’ai arrêté de lutter et mes ongles sont maintenant noirs. Je me suis surprise à changer de gestuelle, elle est clairement plus radicale.
Pourtant, j’ai compris que je n’avais pas tout abandonné en regardant cette matelote embauchée sur l’un des bateaux de pêche au saumon en mer de Béring. Christy, pêcheur en mer de Béring ! Comme Samantha Davies quand elle a franchi le Horn lors du dernier Vendée globe, elle dansait dans le cockpit en triant le filet.

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Panorama du froid : Berlin – Kaiserdamm © Jochen Gerner

Elles n’ont pas besoin de la ramener, de raconter leurs exploits ou leurs fatigues. Elles dansent pour se relaxer après la dure journée, le Horn passé, le poisson ramené à bord. Et ça, c’est suffisamment impressionnant. Depuis, je lave le pont, je gonfle l’annexe, je démonte une palette pour aménager une cale. Et à la première occasion, je mettrai de la musique à fond pour en faire profiter tout le port.

Préparation du Baloum Gwen

Pendant que le port continue à s’activer, nous attendons l’alternateur du moteur pour partir. Il a été envoyé à Anchorage avant mon arrivée où il a été réparé. Sauf qu’aujourd’hui, les vents violents en altitude ne permettent pas aux avions d’atterrir à Sand Point. Alors nous faisons les derniers préparatifs du bateau, un tour du pont, des instruments de navigation, de l’annexe, des questions de sécurité. Il me tarde de prendre la mer, de voir le Baloum avec un génois et une grand voile, de voir comment il prend la mer, comment il se couche sur ses bouchains. Samedi sans doute. Nous irons en direction de Duch Harbour, un port des Aléoutiennes, un peu plus développé que Sand Point. Cette escale n’était pas prévue, mais le Duty Free nous donne envie d’y faire le gros avitaillement.
Il fait toujours un temps de merde, un petit crachin qui imprègne doucement les os. « Bouillotte », le petit poêle, a été capricieux ce matin, il a fallu le nettoyer, le refroidir et il a pu repartir. J’ai rajouté une couche de pulls et des chaussettes chaudes dans les bottes. Pourtant nous sommes encore très sud, au niveau du 56ème Nord, cela correspond à la latitude d’Edimbourg ou au sud de l’Argentine. Une petite nuit arrive vers 23h, je ne sais pas quand elle se termine. J’ai appris que ce week-end, Paris avait encore une fois battu les records des normales saisonnières, cela me semble déjà inconcevable.

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La conserverie de Sand Point

Je me demande ce qui nous pousse à venir jusqu’ici, avec des personnes que nous ne connaissons pas, pour une aventure inconnue. En plus du capitaine, nous sommes pour le moment trois équipiers à bord. Le plus soulagé a sans doute été Eric, il ne connaissait vraiment personne, pas même Thierry. Il nous a avoué être rassuré, voir même très content de l’équipage. Arielle est curieuse de la moindre découverte, la couleur d’un amarrage, la grandeur d’un casier de King crabe et surtout des gens qu’elle rencontre et invite à bord. Tout à l’heure, c’était un Norvégien, installé à Seattle, qui part comme tout le monde pour la pêche au saumon dans quelques jours. Il nous a raconté qu’il était payé 3 à 4 dollars par livre. Les patrons pécheurs payent une licence de 46 000 dollars par ans, la pêche est partagée entre les matelots, chacun sa part. La saison dure quelques mois. Vu le nombre de personnes qui traînent par ici et la quantité des bateaux, cela paraît être plutôt rentable. Comme Nate, que nous n’avons plus vu depuis deux jours, le Norvégien nous a promis de nous ramener du poisson dès sa prochaine sortie, du crabe ou du flétan.

Pour le moment, nous avons encore du bison que Luis nous a donné. Il l’a chassé dans le sud de l’Ile et l’a découpé dans son atelier. On a remarqué qu’il était moins doué en découpage de bisons qu’au découpage de contreplaqué marine, mais la viande était particulièrement tendre.

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Panorama du froid : Barcelona © Jochen Gerner

Je crois que nous aurons du mal à quitter Sand point, à ne pas vivre le premier jour de l’ouverture de la pèche au saumon, la vie des saisonniers ici. Le capitaine surtout, qui s’y ait fait de grands amis.
J’ai remarqué une fille d’une vingtaine d’année, embarquée sur un des bateaux au bout du ponton, maniant la seyne et les filets. Elle avait mis la musique à fond et s’amusait avec les autres matelots. J’espère que son bateau va rentrer ce soir pour aller discuter entre nanas des ports.

 

Arrivée à Sand Point

Le capitaine est venu me chercher à l’aérodrome. J’ai bien cru que nous n’allions pas pouvoir atterrir tant le vent et la pluie secouaient l’avion. Il fait un temps à décorner les bisons.
Évidemment, je me suis trompée sur Sand Point, perdue dans l’archipel Shumagin, entre Nagai et Unga. Bien avant l’archipel des Aléoutiennes. C’est la pleine effervescence ici.
Hier déjà, dimanche pourtant, la conserverie marchait à plein, le shipchandler était ouvert et l’on s’activait ferme sur les pontons. Brian et Angel, les amis de Thierry, n’avaient finalement pas le temps de monter à bord pour dîner. William, la légende de Sand Point se baladait tranquillement, l’air de rien, pour voir si tout était dans l’ordre.
Il faut dire que l’ouverture de la pèche au saumon est dans sept jours.

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Paris – Notre-Dame, vue du square Viviani  © Jochen Gerner

Dans son atelier de charpente marine, Luis prend tout de même le temps de nous proposer une budweiser et de nous présenter les deux ouvriers qui lui filent un coup de main. Deux esquimaux nous dit-il, pécheurs depuis l’âge de onze ans. Heureux de ce job. Do you know why ? Parce que sur une heure, ils ne travaillent que vingt minutes, le temps de reverser les poissons dans la cale.
La quantité de bateaux de pêche confirme que la rencontre entre le Pacifique et la mer de Béring est fertile. Je crois avoir reconnu un sigle que j’ai déjà vu sur le saumon conditionné sous vide dans le G20 en bas de chez moi. Chaque bateau est différent et semble avoir son propre business. Brian, par exemple, en possède deux, il vient d’Anchorage, il est encore peu connu ici.
Angel nous a offert un incroyable flétan que nous avons grillé sur le poêle. Il a mentionné au capitaine de ne pas indiquer sur le net toutes les espèces des poissons que l’on trouve par ici, de peur de voir débarquer des pêcheurs venus d’ailleurs.

Sand point boulot

Nous avons du mal à reconnaître les origines des Points Sabliers. Le père de Luis était mexicain, ses deux ouvriers ont des airs mongols, nous croisons également des polynésiens, et un afro-américain. Au milieu de nulle part, encore une fois, des bouts de monde sont entrés de toute part.

Translation Paris – Popof Island

Translation Paris – Vancouver

 

Nous partons donc d’un point A pour arriver à un point B. La translation existe, elle est définie,  précise, normée. L’espace vectoriel est simple. On part à 22h30 de Paris et on arrive à 23h15 à Vancouver. Sauf que quelque part dans la translation, une grande quantité de temps a disparu. 10h au total comprennant : un coucher de soleil, un lever de soleil, puis un autre coucher de soleil. On s’est même demandé si ça allait continuer longtemps comme ça. Alors, le corps se dérègle. Il dort quand il n’a pas sommeil, il mange quand il ne réclame rien.
Tout cela a été parfaitement orchestré par un contenant invariable : aéroport, aérogare, terminal, arrival gate, departure gate… La moindre tentative de geste architectural a été interdire afin que ces espaces puissent accueillir le non-temps, la négation de la translation. D’ailleurs curieusement dans cet univers dématérialisé, après le pesage et le tamponnage, on pratique encore le déchirement du billet, l’ultime déchirement à l’espace précèdent.

 

Il est 4h40 à Vancouver, 12h40 à Paris. Le Starbucks coffe et le Burger Kimg sont ouverts. Pas le Olai Souflaki, ni le Japan Toshi.

 

 

Froid 5

Panorama du froid : San Juan de Plan (Huesca) – Pirineo Aragonés © Jochen Gerner

Translation Vancouver – Seattle

Je repense à cette femme de l’antenne de Police administrative a Paris. Elle voulait changer le prénom sur mon passeport. Conformément a l’état civil. Très conformément, coquille comprise. Appelez-vous Jone, le temps de votre voyage et vous ferez la rectification auprès du tribunal quand vous rentrerez. De toute façon, mes instructions sont claires, je dois recopier strictement ce qui est marqué.
Je m’imagine à la douane des États-Unis. Je m’imagine ce qu’il aurait fallu raconter si j’avais cédé. Alors qu’il suffit de montrer ses empruntes digitales de sourire et de passer. En serrant les fesses.
Finalement elle avait raison, un prénom, c’est si peu de chose.

Translation Seattle-Anchorage

Je ne vois rien des montagnes enneigées qui descendent jusqu’à l’océan Pacifique.
Je dors.

Translation Anchorage-Cold Bay

Je vois les montagnes enneigées et les glaciers qui descendent jusqu’à l’océan Pacifique.

Alaska vu d'avion

Translation Cold Bay-Sand Point

Demain matin, arrivée demain midi.
Je continue à trouver le temps long. Pourtant, il me faudra quatre mois pour faire le trajet en sens inverse

Trompée sur Sand Point

Je me suis trompée sur Sand Point
Sur toute la ligne.
Avant même le départ.
Alors, je m’étais dit : je vais rencontrer des autochtones, ils seront accueillants eux au moins parce que nous, dans nos grandes villes, on a perdu le sens des valeurs, des rencontres, de l’autre. Peut-être même, on sera invité à déjeuner ou à prendre à café. Alors on prendra des photos, on échangera des adresses mails et on discutera. Parler Obama en Alaska, ce doit être comme parler Senghor à la Carpentras. Alors on causera de la crise, au moins cette année, on a un sujet qui marche à tous les coups. On sera fier de se parler, nous qui venons de si loin. On montrera sur une carte. On demandera comment c’est en hivers et on liera des regards absents, incompréhensifs, on en donnera aussi. Parfois on sentira un lien, un lien viscéral.
Mais, je me suis trompée sur Point Sable, le port de Popof Island, Alaska, Etats-Unis. Sur toute la ligne. Heureusement, je m’en suis rendue compte à Paris. L’histoire fait froid dans le dos, dans les os, dans l’Adn.

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Berlin – Autobahn (Zehlendorfer Kleeblatt) © Jochen Gerner

Il y a eu cette discussion avec Jochen Gerner.
Il m’a parlé d’une exposition qu’il était en train de préparer avec des cartes postales de partout. Il voulait garder le bleu du ciel et figer le reste. Des Icebergs me disait-il, des icebergs dessinés sur toutes les cartes postales d’où qu’elles viennent.
J’ai trouvé une carte postale de Popof Island et de son port, Point Sable. Elle était noircie et l’on représentait quelques îles de l’archipel Shumigan. Il n’y avait pas de ciel bleu.
Point sable. Le temps n’avait jamais commencé.
Tout était figé, le sablier n’avait jamais. Il n’avait pas.
Alors les hommes non plus n’avaient pas.
Les souvenirs là-bas, on ne les avait pas vécu.
Mais millénaires après millénaires, dans le reste du monde, les autres hommes ont commencé à produire du méthane et du dioxyde de carbone. Juste assez pour intervenir sur la marche du temps et des espèces, juste assez pour prendre une dernière revanche sur Dieu. Au cas où l’on n’aurait pas encore fini de démontrer que la création ne s’était pas faite en sept jour et que l’on devait encore en faire la preuve par le vide. Aujourd’hui, les autres hommes ont réussi à imposer au Nord de rentrer dans la course, celle qui fait monter les océans, celle qui fait mourir les pierres et les transforme en petits grains.
Pour faire comme tout le monde, les Points Sabliers ont accueilli une compagnie de pèche, un aérodrome et enfin une radio sur le net : http://apradio.org/. Tous les matins, le Pastor Dewayne Teage diffuse ainsi au monde entier des « Morning Devotional » et remonte le temps en streaming. Enfin, il se raccroche à ce qu’il peut avec ses petits moyens, au moins une journée de diffusion par morning devotional, c’est déjà ça de pris.
De toute façon, pour le moment, tout va bien, le sablier vient tout juste d’être retourné.

La carte, la route, les étapes

Cliquer sur la carte !

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Passé la baie d’Hudson, celui qui met le cap à l’ouest se heurte d’abord à un promontoire de quelque cinq cents kilomètres de long (péninsule de Melville) qu’il faut remonter vers le nord jusqu’à toucher presque la partie septentrionale de la terre de Baffin, avant de filer vers l’ouest sur deux cents kilomètres par un sound resserré qu’on pourrait presque prendre pour un fleuve. Ce premier obstacle franchi, (la plupart des navigateurs préfèreront par la suite contourner la Terre de Baffin par le nord), on se trouve dans un large bras de mer bordé à l’ouest par une autre presqu’île apparemment infranchissable (péninsule de Boothia), qui oblige à courir plus au nord encore, jusqu’à un étroit goulet qu’il faut faire attention de ne pas dépasser (détroit de Franklin). Plus loin, on a le choix entre deux routes, la bonne contournant par le sud de l’île du Prince-de-Galles. Le, nouveau bras de mer, puis nouvel obstacle (île Victoria) séparé du continent par un chenal de près de mille kilomètres de long qu’il n’est pas question de manquer. Au débouché, on est presque tiré d’affaire, ce qui veut dire qu’on n’a plus qu’à parcourir deux ou trois mille kilomètres entre le continent et la banquise pour atteindre le détroit de Béring. Encore vient-on de décrire ici la route idéale : la plus courte, la plus sûre. Le pilote qui aurait la malchance de prendre le mauvais chemin à l’un des mille carrefours d’eau et de glaces qui s’ouvrent devant lui se verrait bientôt égaré à travers le gigantesque archipel du Nord extrême, l’un des plus beau casse-tête géographique de la planète (île Devon, île Melville, île Ellesmere, gigantesque lacis de glaciers, de montagnes et de fjords gelés où règne un froid dément).
Le passage du Nord-Ouest
,
F.L. Mc Clintock, R. Amundsen.

Comment trouver la ligne de départ

Partir d’un point d’où ressentir.
Le Nord par exemple. Le Nord vrai, le Nord magnétique.
Un point facile, tout le monde peut le trouver, il suffit d’attendre que l’aiguille de la boussole indique le bas.
Delà, un trait cherche à s’étirer, il peut prendre toutes les directions, mais il décide de se lancer pile au milieu du détroit de Béring. Il fonce tout droit, pas bien loin d’une autre ligne qui sépare l’Est de l’Ouest, exactement à l’opposé du méridien d’origine. La mer des Tchouktches, la mer de Béring, l’archipel des Aléoutiennes… Il fonce, la Sibérie, à droite, l’Alaska à gauche. Il arrive en dessous de la limite des 10° Celsius de moyenne en juillet et il a un peu les chocottes.
Le trait pense qu’il doit être sous le cercle polaire arctique, et qu’il va bientôt entrer dans le Pacifique. Plus que jamais il tourne de dos au Nord et accélère, tout droit, plein sud. Il lui est très facile de le faire, il suffit de mettre la boussole sur 180°.
Il ne rencontrera rien pour l’arrêter, pendant très longtemps, pendant des milles et des milles. Il se fiche bien que cela soit des milles nautiques, des milles terrestres ou des kilomètres. Il file dans le Pacifique. Il y a tout un océan autour de lui. Il tente de se détendre, mais en prenant de la hauteur, il se rend compte que vu d’une peu plus loin, il n’y a plus que du bleu qui l’entoure, du bleu sur toute la surface d’un globe. Même pas un petit continent pour se reposer. Alors pris de vertiges, il accélère de nouveau, il va trop vite, il perd prise, il va bien trop vite, il flippe.

Froid 3

Berlin – Bahnhof Zoo mit Blick auf Hansaviertel © Jochen Gerner

Et se heurte.
Une grosse vague. Une vague d’Hawaï. Bien trop grosse pour un petit trait de rien du tout parti du Nord magnétique.
Il comprend rapidement qu’avant qu’elle ne l’aperçoive et joue à la machine à laver, il doit reculer tout doucement, pour se faire oublier. Il s’efface devant la vague et retourne tout penaud à Popof Island.

En partant, je pense à

-    Roar Wirkola Eriksen, pirate moderne, sans carte et sans moteur,
-    à Drobak dans le fjord d’Oslo où je n’ai pas voulu passer la fin de l’été,
-    à Jorn Riel qui s’est installé à Kuala Lumpur après avoir véçu 12 ans au Groënland,
-    à Peter Blake qui a arrêté une conférence pour nous parler des aurores boréales,
-    à Pompon qui a sculpté l’Ours du square Darcy à Dijon,
-    au saumon que l’on va pêcher,
-    au foie de morue que je vais ramener à Lien,
-    à la baleine blanche qui traîne en chacun de nous, au troll aussi,
-    à Jack London et Herman Melville pour faire pilier,
-    à Ulysse, qui n’arrive pas à poser son sac de marin,
-    à la compagnie Turak et aux années pingouins,
-    au Nord qui force la simplicité, à la nordicité.

Je pense au moment où l’on va sortir du port de Sand Point. Devant nous, il y aura le Pacifique. Il faudra se retourner, faire dos au sud, relever les parbattages, hisser la grand voile, déplier le génois. Alors nous éteindrons le moteur.

De toute façon, il tournait dans le vide

Je pense à la violence, à la douceur et au temps.

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