Archive pour la Catégorie 'Le Passage du Nord Ouest'

Avons-nous assez navigué ?

 

Ce qu’il y avait d’immobilité et de glacé dans notre perception
se réchauffe et se met en mouvement.

Henri Bergson, La pensée et le mouvant.

Avons-nous assez navigué ?
Non.
Evidemment.
Pourtant un jour, plus tard, un peu avant le dernier jour, ce serait bien de répondre oui.

En attendant, je m’attache aux moments où nous n’avions aucune maîtrise sur le temps, ni même sur la distance que nous allions parcourir. Je m’attache aux rencontres et ce qu’elles m’ont montrée. Je cherche encore, plus loin, à l’intérieur des déplacements. Je refuse encore un instant l’appel des temps découpés. Je cherche encore à étendre la portée de la perception. J’essaie encore de regarder dans quelles abscisses et dans quelles ordonnées un tel voyage nous a menés. J’essaie de regarder si la structure des repères a bougé.

Quatre mois, quatre mille miles, ce n’est rien dans une vie.
Mais quatre mois et quatre mille miles où le temps s’est figé, où il n’a pas appartenu aux normes, c’est toucher de prêt à l’éternité, l’envisager, la palper. Un sentiment décuplé au pole nord, quand le vent a remplacé les muscles et que la glace peut, à chaque instant, emprisonner tous les autres éléments.
C’est peut-être l’unique raison du départ vers les océans : l’immensité et l’éternité combinées l’une et l’autre.
Alors le corps s’échappe vers son double, celui qui rend les perceptions du monde infinies.
L’unique difficulté aussi, au retour, de se voir confronter de nouveau au morcellement, le temps du sommeil, de la semaine, des distractions, du travail, des vacances, des années qui passent, le temps de l’autre, des autres, des enfants qui arrivent, qui grandissent, de ceux qui partent trop tôt ou qui nous abandonnent, le temps de la mémoire secrète, recomposée, réveillée, niée…
Des temps qui se confrontent sans jamais se rencontrer sereinement.

Froid 07

Panorama du froid : Paris – Notre-Dame vue du square Viviani © Jochen Gerner

Ulysse ne passera au travers que par abaissement et ruse.
Robinson, celui de Tournier, ne s’arrête pas là, il décide de prolonger sans fin cette suspension, il reste sur son île, il nie la prise du temps sur sa vie, il s’y abandonne définitivement.
Sindbad, las encore une fois des plaisirs terriens, répète les mêmes erreurs. Il repart en mer pour un septième voyage. Il échoue de nouveau.
Perd équipage. Perd bateau. Perd fortune. Perd confiance.
Mais sur la route, il trouve une femme.
Une femme de mouvements et de déplacements.
Une femme nomade, elle aussi.

Peut-être est-ce l’unique raison du retour.
L’unique difficulté aussi.
D’écouter l’autre, son double.
De s’écouter au même moment.

Peut-être est-ce l’unique raison.
L’unique difficulté aussi.
De redevenir éphémère, au moins le temps de redire je t’aime.
Alors le corps s’échappe vers son double, celui qui rend le monde possible.

Froid 70

Panorama du froid : Paris – Le square du Vert Galant et le Pont Neuf © Jochen Gerner

Ce que Jack London n’a jamais osé.
Distrait sans doute par quelques quasi-amours, il disparaîtra dans les abysses de ses propres dilemmes. Quand il a décidé de partir, Jacques Mayol, solitaire de ses plus grandes apnées, avait Martin Eden comme livre de chevet. Je ne veux pas apprendre qu’Esbjorn Svensson lui aussi, juste avant sa dernière plongée dans l’archipel de Stockholm …

Alors, en Baie de Baffin, prise de panique devant la peur de retourner à terre, de devoir de nouveau jouer un rôle dans l’accélération, j’ai jeté mon exemplaire par un hublot.
Un hublot bâbord.

Et plus tard ? Bien plus tard ? Une vie plus tard …
Repartir quand même ?
S’échapper dans l’immensité de l’océan et risquer de toucher de nouveau l’éternité et de s’en retrouver encore une fois bouleversée, happée, envahie ?

C’est pas l’Homme…
Bien sur que si, c’est l’Homme qui prend la mer.
Même s’il fait croire à tout le monde qu’il n’y a aucune explication.
Alors oui, enfiler son vieux ciré jaune, ses bottes humides et repartir.

Dernière translation

Parce que c’était marqué sur le billet électronique, il était l’heure de franchir le cercle polaire, de monter dans un avion, de transiter par l’espace des aéroports.
Cet espace dématérialisé, ultramatérialisé, commercialisé, mondialfoodisé.
Un espace qui pouvait englober tous les autres et les annuler, les nier, les mépriser.
Il était l’heure de repasser par le ciel pour atterrir quelque part, chez soi, nulle part, dans une ville-monde. Une ville qui me laisserait poser quelques valises mais jamais complètement les défaire.

Depuis là-haut on pouvait voir la vitesse à laquelle le Nord glissait vers une toute autre histoire. L’inlandsis, la calotte glaciaire du centre de l’île, se découpait encore des rochers et de la toundra des bords de côte mais pour combien de temps encore.
Déjà la neige, déjà les lacs figés, déjà les fonds de fjords gelés. Et la nuit sombre qui grignote chaque jour un peu plus sur le jour qui pâlit. Un peu plus mais à toute vitesse.
La transition allait être brutale. Aucun répit, aucune saison intermédiaire.
Je m’enfuyais juste avant.
Avant l’hiver à – 20°C, l’absence de lumière, la pêche au trou en traîneau, les aurores… Le Groenland continuait sans moi. Le vide s’est réveillé, l’après n’est plus devenu aussi simple, le changement se crispe.

Froid 30

Panorama du froid : Barcelona © Jochen Gerner

Après avoir attendu que les petits aéroports de transition soient débarrassés de la glace et de la neige, j’ai dû stopper à Kangerlussuaq, au milieu du Groenland. Dans un moment où l’on ne sait plus s’il est l’heure de manger ou de prendre le café.

Fière d’être juste à côté, non plus un pôle reculé mais un centre, Kangerlussuaq prend sa revanche sur le monde d’en bas avec sept panneaux directionnels :
-    New York, 4 heures,
-    Moscou, 5 heures 29 min.,
-    Paris, 4 heures 25 min.,
-    Londres, 3 heures 35 min.,
-    Rome, 5 heures 40 min.,
-    Los Angeles, 6 heures 45 min.,
-    Copenhagen, 4 heures 15 min.

Sauf que la compagnie d’aviation inflige un transit obligatoire par Copenhagen.

Envies – désirs

Demain, avion.
Après demain Paris.

Premières envies ?
Des arbres.
Toucher un arbre, avec de l’écorce, du lichen, une odeur.
Des feuilles qui changent avec les saisons.
De la terre sans permafrost.

Deuxième envie ?
Toujours la même : du roquefort, du pain, et du vin. Pommard.

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Panorama du froid : Pirineo Aragonés – Valle de Gistau © Jochen Gerner

Troisième envie ?
Le sud.
Le vrai sud, celui qui commence en Patagonie.

Ni en mer, ni à terre

Ilulissat, pas dans le pub mais en dessous, après la porte coulissante, celle qu’on laisse entre ouverte, en bas des escaliers dégueulasses. Ce pourrait être au Panama’s Jack à Capetown, au Ti Beudeff à Groix ou chez Peter à Horta.

Il est de ces lieux singuliers, ailleurs, des lieux où la réalité n’entre pas, où les langues se délient rarement, on apprend à se taire, à écouter, où l’on respecte chacun, sa fragilité, son intériorité, ses silences.

Un plongeoir dans le dernier verre avant le grand départ, celui dont on reviendra différent, humble, changé.

Un phare, ultime recueillement avant l’immersion dans la vraie vie, celle des autres, ceux qui restent et qui nous attendent patiemment sans réellement comprendre pourquoi l’on est parti, ni pourquoi l’on revient.

Une écluse, parce qu’aucun terrien ne pourra ressentir ce qu’il s’est passé là-bas, en mer, alors il vaut mieux se vider ici avant de repartir. Des tempêtes ? Peut-être. Un grand calme ? Certainement. Mais qu’est ce qu’il se passe toute la journée là-bas ? Rien. Je pense, et puis au bout d’un moment, je ne pense plus ; je regarde l’océan

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Panorama du froid : Budapest – Atrium Hyatt Szàllò © Jochen Gerner

Ça pue la sciure, parfois le poisson pourri, ou bien un mélange d’algues et d’iode. Ça poisse sur les tables, il ne faut pas trop regarder dans les coins tant la crasse est intense. Ça respire la nostalgie, les rides, les visages tannés qui ont vieilli trop vite. La bruine est entrée, l’humidité s’est mêlée à la fumée, pourtant, dans tout ce flou, les regards sont perçants, vifs, brillants, le verbe est sec, la phrase courte, directe, cinglante comme un virement qui s’est passé trop vite.

Ce sont des mains calleuses, des mains énormes qui attrapent une pinte ou un verre de rhum. Ce sont des dos courbés qui se tournent lentement quand un ciré, encore salé, pousse la porte. Il faut le protéger, l’entourer avant qu’il largue tout pour un autre port, encore plus loin, de l’autre coté, ou pire, avant qu’il quitte ses bottes et retourne en ville.
Et puis, il faut le laisser repartir, seul, sans le juger.

Sas de recompression.
Ni en mer, ni sur terre, juste au milieu.

Immobilité et sédiments

Ilulissat, au bord du plus grand Icefjord d’Europe.

Il fallait attendre l’avion. Seule. A terre. Une grande semaine.
Retrouver des draps propres. De l’eau chaude à volonté. Des odeurs, des sons. Des fruits et des beefsteaks saignants.

L’immobilité avait d’abord été difficile à vivre. Ne pas repartir, ne pas reprendre la mer, ne plus larguer les amarres pour d’autres aventures, d’autres rencontres. Juste pour le déplacement, la profonde sensation de prolonger les éléments. D’aller plus loin, toujours plus loin, en soi, ici, ailleurs.

Le corps avait appartenu à ces mouvements et s’en trouvait perdu, ennuyé, délaissé. L’espace autour de lui était trop simple, normé, facile. Il tournait en rond ne sachant plus vraiment comment se mouvoir.

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Icefjord d’Ilulissat, 30 sept 2009

Et il n’y a plus eu rien à lire.
Les livres étaient même devenus un poids dont il fallait se débarrasser avant de refermer son sac. Heureusement pour eux, la bibliothèque populaire d’Ilulissat était d’accord pour ne pas les jeter. Désert du dernier Nobel de littérature les intéressait. Les Jorn Riel traduits en français ont beaucoup fait rire. La moitié des livres, soit environ cinq kilos et demi sont restés là-bas.

Il a fallu chercher comment continuer. Relire peut-être.
Relire ses notes aussi. Des notes anciennes perdues dans les tréfonds de l’ordinateur.
Fouiller, se promener, retrouver des bribes de pensées, de mémoires. Repartir d’ailleurs.
Et tomber sur quelque chose de bien plus grand que soi, lu trop vite, dans une autre vie.
Alors, j’ai compris que les lectures avaient pris le dessus depuis bien longtemps, que leur archéologie révélait leurs sédiments, qu’elles n’avaient aucune innocence. Qu’elles précédaient les plus importants déplacements, ceux qui orientent et structurent. Qu’il fallait parfois revenir vers elles.
Le Passage partait de beaucoup plus loin que ce que j’avais pressenti.
Il n’en finira jamais de s’élargir, de grandir, de se préciser.

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Panorama du froid : Berlin – Deutsche Oper © Jochen Gerner

On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. Finies les grandes ou les petites guerres. Finis les voyages, toujours à la traîne de quelque chose. Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’est sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde.

Gilles Deleuze, Felix Guattari, Mille Plateaux, Trois nouvelles ou “Qu’est-ce qui s’est passé ?

A Aasiaat, on rit.

Un rire simple.
Un peu rentré.
Un rire pour soi mais en regardant l’autre.

On rit en se retrouvant sur le quai du ferry. En se prenant dans les bras.
On rit parce la neige arrive et qu’on remet sa doudoune.
On rit parce que le sol glisse, ou qu’il pleut brusquement.
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Panorama du froid : Bielsa – Pirineo Aragones – Valle de Pineta © Jochen Gerner

On rit de soi. Beaucoup.
On rit en coupant le caribou parce que le sang descend jusqu’au coude.
On rit parce qu’on n’arrive pas à découper le caribou.
On rit parce qu’on arrive à découper le caribou.
On rit en sortant de l’école. Beaucoup.
On rit en regardant son ami amarrer son bateau.
On rit en regardant la pèche que ramène son ami.
On rit en se montrant des photos sur le téléphone portable.
On rit en regardant les photos sur le guide touristique.
On rit en essayant de prononcer mon prénom. On rit en m’entendant essayer de dire merci.
On rit en me demandant si je suis de Greenpeace.
En me demandant si je suis green.
Parce qu’ici, on n’est pas green.
Et on rit.

Mal de terre

Arrivée à Aassiat, port d’hivernage du Baloum Gwen

D’abord, il faut sauter sur l’échelle qui monte au quai. Et puis courir pour attraper l’amarre avant, un tour mort autour de la bite d’amarrage puis une demie clé, une autre, une demie clé à l’envers, parce qu’il n’est pas le temps de réfléchir à une nœud plus simple, puis courir pour attraper l’amarre arrière, un tour mort puis une demie clé, une autre… puis courir pour attraper la garde avant, un tour mort, puis une demie clé… puis la garde arrière, un tour mort…
Attendre de voir comment se comporte le bateau, imaginer comment sera le marnage en regardant les traces sur la grève parce qu’on n’a pas vraiment regardé l’annuaire des marées Groenland.
Le moteur tourne encore.
Le moteur s’arrête.

Les pieds sont posés sur le quai immobile, du moins théoriquement.
Parce que là, tout remue. Le sol s’en va, revient, monte et descend.
Parfois doucement.
Parfois violemment.

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Panorama du froid : Villy-en-Auxois – Maison de Repos « Le Château » © Jochen Gerner

Je respire, j’essaie de me dire que c’est fini.
Mais le sol s’en va obstinément, il remonte, redescend, tourne, rebondit.
A tel point qu’il est plus sérieux de retourner vite au bateau, reprendre l’échelle et de s’allonger.

Cette fois-ci, le mal de terre durera trois jours. Trois jours pendant lesquels je n’ai pas pu vraiment manger. Trois jours dans le sommeil.

Au bout de trois jours, je me suis promenée sur la terre ferme, j’ai respiré, j’ai essayé de me dire que c’était fini.
J’ai pu manger un plat chaud entier.
Mais rien n’est fini.
Il faut trois mois paraît-il pour revenir à terre.

Je suis ici

Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit et les icebergs m’inquiètent.
Je regarde, je me rappelle. Je vais chercher de la force au plus loin.

J’ai seize ans.

Je suis sur un petit catamaran, juste un peu trop grand pour moi.Si je dessale, je ne suis pas sûre de pouvoir le remettre sur l’eau.
Mais le vent est parfait, j’attache mon harnais au trapèze, je sors du bateau, seuls mes pieds sont sur la coque. Je trouve la position juste pour équilibrer le bateau. Si je pousse un peu la barre, le flotteur au vent sort de l’eau, si je tire, il garde sa gite, si je tire trop, il revient à plat. Je tente de rester en l’air le plus longtemps possible. Pas trop haut, sinon le vent risque de prendre le dessous du trampoline et là, il n’y aura plus rien à faire.

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Panorama du froid : Les Aiguilles de Chamonix © Jochen Gerner © Jochen Gerner

Le vent reste constant, parfait continue. La houle se lève, petite, précise, régulière.
Et une vague me soulève, m’emporte, moi, le bateau, dans une gîte calmée.
Combien de temps, une éternité, plusieurs éternités.
Je trouve la position juste, il ne faut plus bouger, il ne faut plus toucher à la barre.
Il a produit suffisamment de vitesse pour produire une petite couche d’air entre lui et la mer et pour monter au-dessus de la vague. Le bateau est parti au planning.

L’adrénaline peut-être, un premier shoot dont je ne me remettrais jamais. Cela a commencé par les jambes, un grand tremblement. Et puis c’est monté, monté, monté.
Un premier shoot que je rechercherais pendant des années.
Le bateau redescend.

Je sors de la vague, il ne se passera plus rien aujourd’hui. Je rentre le plus vite possible, sors le bateau de l’eau, affale les voiles et cours pour me retrouver seule le plus vite possible.
Les tremblements n’ont pas faibli.
Je m’allonge.
Ils continuent à grandir.

J’ai vingt ans.
Je suis sur un first 29 au large de Sainte-Lucie.
Il est cinq heure du matin, voilà quelques semaines que je suis partie avec un ami.
Je le vois peu, nous ne sommes que deux, sans pilote, nous avons décidé de toucher la terre le moins longtemps possible. Alors nous alternons les quarts l’un après l’autre.
Le jour va se lever dans la houle longue de l’Atlantique.

Un Dauphin commence à s’amuser à l’arrière du bateau. Il me regarde.
Le vent est constant, j’attache la barre et je m’allonge tout à l’avant, à la proue.
Le Dauphin m’a suivi.
Il s’amuse avec la vague d’étrave.
Puis un autre et encore un.
Ils peuvent rester là, je retourne à l’arrière.

Un quatrième dauphin décide de rester avec moi, à l’arrière. Il sort de l’eau au creux de la houle juste au niveau du bateau.
Puis un autre et encore un.
A tribord, à bâbord.
De plus en plus de Dauphins sur les vagues à l’arrière, à l’avant.
Des dauphins à perte de vue pendant que le jour se lève.

Froid 48

Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

J’ai vingt cinq an.
Je suis au milieu de l’Atlantique nord entre les Canaries et les Antilles, sur un bateau en acier, lourd et sans âme.
J’ai passé trois mois sur une île quasi déserte avant de prendre la mer.
Voilà trois semaines que nous sommes en mer.
J’ai un quart de trois heures, je vais dormir sur le pont dans le sac à spi pendant trois heures, je vais ensuite dormir trois heures dans une bannette que je partage avec l’autre équipier.
Hier dans la journée, nous étions tellement encalminés que nous nous sommes baignés.
J’ai pris un masque de plongée mais les abysses ne laissent passer la lumière que dans une toute petite surface. Sous l’eau, il n’y avait que quelques rayons de soleil. La carte indiquait plus de quatre milles mètres de fond.
Hier, dans la nuit, dans le sac à spi, j’ai rêvé que je volais. Je volais pendant trois heures, au raz de l’eau, avec les courants, les ascendants.

Je ne suis pas de quart. Je suis à l’avant du bateau, je regarde l’océan, appuyée contre le sac à spi, je suis éveillée.
Il n’a plus rien à me dire que je ne connaisse déjà, que mon corps n’ai intégré. Même sur ce lourd bateau, il ne me la raconte plus.
Alors, le corps s’en va, il peut enfin aller plus loin. Il se lève, s’échappe du bateau et s’envole au raz de l’eau, avec les courants, les ascendants.

J’ai vingt-huit ans.
Je suis au milieu de l’Atlantique sud entre l’Afrique du Sud et le Brésil.
Nous sommes trois à bord, j’ai ma propre cabine et je peux dormir six heures de suite.
Nous sommes partis de Captown depuis plus de trois semaines, nous avons fait une toute petite halte à Saint-Hélène.
Je sais entendre les dauphins avant qu’ils ne sortent de l’eau.
Je sais voler si j’ai envie.

J’ai trente cinq ans.
Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit et les icebergs m’inquiètent.
La mer est très forte, je ne sais plus la force du vent.
Un iceberg en particulier m’inquiète.
Je ne sais pas s’il va dériver, s’il va dériver plus vite que moi.
Alors je parie que non et il faudra le passer sous son vent, il faudra parier qu’il ne rendra pas trop de growlers, que j’aurais le temps de les voir.. Il faudra parier que le vent ne va pas trop varier et que la dérive va me permettre de ne pas jouer au Titanic. L’adrénaline est revenue.
Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit, une nuit claire et noire.
Une nuit sans lune.
Alors, dans la direction d’Orion, le vent solaire se frotte à notre terre et les particules s’entrechoquent. Un voile de lumière blanche puis verte s’étend, se déplace, se déploie. Une aurore boréale grandit.

Je sais voler au raz de l’eau dans la mer très forte et de nuit.
Je sais voler jusqu’à l’ionosphère si j’en ai envie.

 

Tempête ordinaire et Nanoq

Entre la terre de Baffin et le Groenland. Dernière traversée.

Quand j’ai regardé l’anémomètre pour la dernière fois, il indiquait 43 nœuds de vent apparent. Comme nous étions au grand largue, il fallait rajouter quelques nœuds pour connaître le vent réel et l’indiquer sur le journal de bord.
J’ai laissé 43 nœuds. Au-delà de 45, tout cela ne me regarde plus, je ne fais pas partie de ces éléments-là, ils ne sont pas dans mon monde, ils n’existent plus.
D’ailleurs, à la fin de mes quarts suivants et pendant deux jours, je n’ai plus regardé l’anémomètre, je n’ai plus noté le vent, j’ai bien vu qu’il n’avait pas faibli, bien au contraire.
Nous avions bien essayé de nous mettre à la cape, au moins pour passer la nuit, si sombre qu’il nous était impossible de voir les icebergs. Mais la trinquette, la petite voile avant, a tenu la cape quelques secondes, plus elle s’est déchirée. Alors nous avons continué en espérant qu’aucun iceberg ne traverse notre route.

Je n’ai plus regardé derrière le bateau. Quand je sortais du carré pour prendre la barre, je baissais la tête le temps de me retourner. Devant déjà, les vagues ressemblaient à des immeubles, la mer était grise, parfois blanche, se recouvrait elle-même par une épaisse couche horizontale. Elle s’invitait parfois brusquement dans le cockpit, jamais du même endroit.
A chaque début de nuit, il neigeait.
Le Baloum, imperturbable, avançait.

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Panorama du froid : Saint-Paul – Fondation Maeght © Jochen Gerner

Je regardais le baromètre, je ne regardais plus que le baromètre. Il ne cessait de monter, de monter en flèche. Depuis le début, depuis notre départ de Pond Inlet à quatre heures du matin, parce que la houle avait envahi la navy pass et que l’ancre du Baloum avait décrochée et que nous n’étions plus qu’à quelques mètres des rochers, je regardais le baromètre. Tant pis si nous n’avions pas assez de nourriture fraîche, il fallait partir, le baromètre montait déjà. Alors les isobares de pression allaient faire leur travail, le vent allait tomber, et si l’on en jugeait à la vitesse à laquelle il grimpait, il allait tomber d’un seul coup. Il suffisait d’attendre, de tenir.

Seulement voilà, nous avons mangé du Nanoq, heureux d’avoir de la viande rouge, notre seule viande fraîche pour toute la traversée. De l’ours polaire, donné rapidement par le gérant du supermarché de Pond Inlet, pour goûter. Sans savoir comment il avait été coupé, sans savoir comment il avait été congelé. Par contre décongelé n’importe comment, dans les cales du Baloum.

Et l’intoxication a attaqué les muscles. Ils sont devenus lourds, très lourds. À la fin de chaque quart, il fallait lutter pour manger un peu, pour se déshabiller, pour mettre ses affaires à sécher, pour réorganiser sa bannette pour que rien ne touche les parois ruisselantes, pour dormir même si le fond du duvet était trempé. Et puis se relever, quatre heures, cinq heures plus tard pour prendre son quart. Chercher des chaussettes sèches laissées près du poêle, enfiler le pantalon humide, la veste mouillée, les bottes froides, mais reprendre la barre.
Une barre déséquilibrée par la perte de la voile avant, dure, très dure. Parfois il fallait poser tout son poids, les deux mains sur un rayon, pour tenir le Baloum droit. Les épaules se sont mises à crier, les reins aussi, s’hydrater, s’hydrater encore. Tenter de manger quand même.

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Nanoq croisé depuis un van à Katovik

Au bout du troisième jour, le vent est tombé.
Le vent est tombé brusquement et ne prenait plus dans les voiles, il n’appuyait plus sur le Baloum, ne pouvait plus contrer les vagues, impuissant devant la houle qui persiste. Alors le corps n’avait nulle part pour se poser.
En mouvement, en tension, en tensions incessantes qui s’accumulent, épuisent, exténuent. Il faut tenter de préparer à manger, au moins une fois par jour. Au moins un plat chaud par jour.

Le moteur ? Impossible de le redémarrer. De l’eau est rentrée par l’échappement, les soupapes se sont bloquées.
Le capitaine et ses muscles vidés ont pris sur leurs heures de sommeil et ont pompé, et repompé, vidangé, et revidangé, pendant trois autres jours. Trois jours où nous avancions si peu, presque rien. Pendant un quart de nuit, j’ai battu le non-record de quatre miles en trois heures. Ce jour-là, je n’ai pas réussi à m’alimenter.

La cinquième nuit, le vent est revenu, suffisamment. Suffisamment pour apprécier son quart, suffisamment pour apprécier son sommeil. Puis il s’est de nouveau affaibli.

Pendant les derniers cent miles, il faut éviter de faire les calculs suivants : il nous reste 115 miles. Nous marchons à 2,1 nœuds en moyenne… ce qui nous fait un peu plus de 54 heures … deux fois vingt-quatre heures et six heures, soit sept ou huit quarts. Mais il est impossible d’éviter de faire ces calculs. Le moral tombe dans les chaussettes. Humides et froides.

Au bout de trois jours, après deux tentatives, le moteur a redémarré.
Pour les cinquante derniers miles.

Les courants eux ne se sont pas calmés et il a fallu tirer encore des bords. Tirer des bords au moteur. Mais nous avancions.
Nous avons aperçu l’île Disko.
Nous l’avons contournée.
Nous sommes arrivés à Aassiat au petit matin du septième jour.

Forcer l’écoute du Passage

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound.
Vingt miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.

Les eskimos ont trouvé depuis longtemps, ils ont cherché, cherché encore et ils ont changé simplement de nom. De « mangeurs de viande cru », ils sont devenus Inuit, « êtres humains ». Ici et jusqu’aux inuit polaires du Groenland, plus jamais il ne faudra les appeler Eskimos. Il n’est que le Nord pour forcer à une grande simplicité.

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie du Lancaster Sound.
Vingt miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.
Je suis partie du côté de Glenn Gould et sa quête de pureté qui lui fait refuser les concerts pour ne plus qu’enregistrer dans des studios parfaits.
Glenn Gould met son piano dans un train jusqu’au village le plus Nord du monde desservi par les rails et joue.
Il sait que le son ne circule pas de la même façon dans le froid. L’air laisse percer les fréquences infinies qui ne rebondissent sur rien.

Nous sommes à vingt miles de la fin du passage et je cherche dans les Variations de Goldberg. Bach, dont les musicologues ne cessent de démonter l’universalité.
Je cherche, j’écoute et je réécoute les Variations de Goldberg, Bach et Glenn Gould. Ensemble, séparément, lentement, fort, doucement. Et je sors du bateau pour regarder ce qu’il se passe.
J’ai une pensée effrayante. Glenn Gould et Bach ne suffisent plus, ils n’y sont pas arrivés.
Ils m’envahissent par les nombreuses phrases, les motifs, le jeu de l’un vers l’autre, les voies beaucoup trop humaines qu’ils empruntent.
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Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Nous sommes à vingt miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound. Plus que quinze miles.
Les glaciers de la Terre de Baffin et de Bylot Island renvoient de rares Icebergs. Le ciel noir, chargé, rempli, laisse passer quelques rayons, précis, efficaces qui renvoient le bleu translucide de quelques vieilles glaces.
Je cherche du côté des accords plaqués d’E.S.T., de la voix sans grain de Bjork, des infinies nuances de Steve Reich et John Adams, du contrôle du temps de John Cage.
Avec In a Landscape, nous y sommes presque. Mais il faudrait lâcher prise, lâcher prise beaucoup plus loin.

Nous sommes à moins de dix miles de Pond Inlet.
Dix miles de la fin du passage.
Et je cherche encore.
Le plein vent arrière ne nous pousse que dans une seule direction, l’arrivée, la fin, la sortie du passage.
Je cherche dans le silence. Pas celui des montagnes qui renvoient l’écho. Celui de l’Océan Glacial, pauvre en son et avec lui, la navigation qui n’est que frottements du vent, de la houle, du moteur. Les frottements ne cessent jamais, ils sont les seuls bruits de notre environnement depuis plus de trois mois et ils ne permettent pas le silence.
Nous sommes très loin du plein et du vide, de leur friction.

Nous apercevons Pond Inlet.
Contrainte par l’arrivée, j’ai réenvisagé la variation de Goldberg à deux claviers n°25 BWW 988. J’ai espéré que Bach l’ait écrite, puis réécrite, et encore et encore pour arriver à calmer autant son écriture.
Mais Glenn Gould est envahi par une apnée insoutenable, il finit par lever la tête et respirer. Il ne retournera dans l’écoulement que loin dans la variation. Bien trop loin.
…très rares sont les gens qui, étant rentrés en contact avec le grand Nord, en émergent tout à fait indemnes. Quelque chose de bizarre se produit en effet chez la plupart de ceux qui se
sont rendus dans le Nord. Ils prennent au moins conscience des occasions créatrices que le phénomène du contact physique avec la région suscite, et finissent par mesurer leur travail et
leur existence en fonction de ces stupéfiantes possibilités créatrices : ils deviennent, au fond, des philosophes.
(Glenn Gould)
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Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

Nous sommes à cinq miles de Pond Inlet, à la sortie de Lancaster Sound.
Cinq miles de la fin du passage.
L’heure des décisions radicales.
Je sors sur le pont et installe un piano.
Entre le mat et le génois. Là où le vent accélère, pris dans l’angle des voiles qui se rétrécit.
J’attends, un mile.
Deux miles.
Anne Queffelec s’installe puis disparaît.
Satie – Trois Gymnopédies, No.2.
Anne Queffelec parce qu’il fallait quelqu’un de plus petit, de beaucoup plus humble pour entrer dans autant de fragilité.
Ce qui aurait dû être timide n’est pas joué avec absence. La légèreté n’est pas transférée sur une envolée. La main droite ne s’oppose pas à la gauche et la rareté des sons marque par leur présence. La pureté ne se rétrécit pas dans la beauté.
Les muscles durcis par le froid ne sont pas tendus.
Satie, Anne Queffelec et la Gymnopédie n°2 se parlent.
Anne Queffelec peut respirer, pour s’entrelacer profondément.

Les Narvals passent dans la baie. Leurs vagues vont jusqu’aux glaciers qui éclatent pierres et rochers et recomposent les tréfonds de la baie. L’iceberg échoué sur la côte se libère, se retourne et cherche un nouvel équilibre. Le vent ne cesse de mêler les névés au sel.

Le nord va tout nu.
Il court ou s’arrête, il grandit ou disparaît. Il n’est pas de grandeur, de développement, de changement. Il n’est pas de temps.
Face au Nord, se dénude.
Le reste se dérobe.

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