Je suis ici

Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit et les icebergs m’inquiètent.
Je regarde, je me rappelle. Je vais chercher de la force au plus loin.

J’ai seize ans.

Je suis sur un petit catamaran, juste un peu trop grand pour moi.Si je dessale, je ne suis pas sûre de pouvoir le remettre sur l’eau.
Mais le vent est parfait, j’attache mon harnais au trapèze, je sors du bateau, seuls mes pieds sont sur la coque. Je trouve la position juste pour équilibrer le bateau. Si je pousse un peu la barre, le flotteur au vent sort de l’eau, si je tire, il garde sa gite, si je tire trop, il revient à plat. Je tente de rester en l’air le plus longtemps possible. Pas trop haut, sinon le vent risque de prendre le dessous du trampoline et là, il n’y aura plus rien à faire.

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Panorama du froid : Les Aiguilles de Chamonix © Jochen Gerner © Jochen Gerner

Le vent reste constant, parfait continue. La houle se lève, petite, précise, régulière.
Et une vague me soulève, m’emporte, moi, le bateau, dans une gîte calmée.
Combien de temps, une éternité, plusieurs éternités.
Je trouve la position juste, il ne faut plus bouger, il ne faut plus toucher à la barre.
Il a produit suffisamment de vitesse pour produire une petite couche d’air entre lui et la mer et pour monter au-dessus de la vague. Le bateau est parti au planning.

L’adrénaline peut-être, un premier shoot dont je ne me remettrais jamais. Cela a commencé par les jambes, un grand tremblement. Et puis c’est monté, monté, monté.
Un premier shoot que je rechercherais pendant des années.
Le bateau redescend.

Je sors de la vague, il ne se passera plus rien aujourd’hui. Je rentre le plus vite possible, sors le bateau de l’eau, affale les voiles et cours pour me retrouver seule le plus vite possible.
Les tremblements n’ont pas faibli.
Je m’allonge.
Ils continuent à grandir.

J’ai vingt ans.
Je suis sur un first 29 au large de Sainte-Lucie.
Il est cinq heure du matin, voilà quelques semaines que je suis partie avec un ami.
Je le vois peu, nous ne sommes que deux, sans pilote, nous avons décidé de toucher la terre le moins longtemps possible. Alors nous alternons les quarts l’un après l’autre.
Le jour va se lever dans la houle longue de l’Atlantique.

Un Dauphin commence à s’amuser à l’arrière du bateau. Il me regarde.
Le vent est constant, j’attache la barre et je m’allonge tout à l’avant, à la proue.
Le Dauphin m’a suivi.
Il s’amuse avec la vague d’étrave.
Puis un autre et encore un.
Ils peuvent rester là, je retourne à l’arrière.

Un quatrième dauphin décide de rester avec moi, à l’arrière. Il sort de l’eau au creux de la houle juste au niveau du bateau.
Puis un autre et encore un.
A tribord, à bâbord.
De plus en plus de Dauphins sur les vagues à l’arrière, à l’avant.
Des dauphins à perte de vue pendant que le jour se lève.

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Panorama du froid : Chamonix – Mont Blanc © Jochen Gerner

J’ai vingt cinq an.
Je suis au milieu de l’Atlantique nord entre les Canaries et les Antilles, sur un bateau en acier, lourd et sans âme.
J’ai passé trois mois sur une île quasi déserte avant de prendre la mer.
Voilà trois semaines que nous sommes en mer.
J’ai un quart de trois heures, je vais dormir sur le pont dans le sac à spi pendant trois heures, je vais ensuite dormir trois heures dans une bannette que je partage avec l’autre équipier.
Hier dans la journée, nous étions tellement encalminés que nous nous sommes baignés.
J’ai pris un masque de plongée mais les abysses ne laissent passer la lumière que dans une toute petite surface. Sous l’eau, il n’y avait que quelques rayons de soleil. La carte indiquait plus de quatre milles mètres de fond.
Hier, dans la nuit, dans le sac à spi, j’ai rêvé que je volais. Je volais pendant trois heures, au raz de l’eau, avec les courants, les ascendants.

Je ne suis pas de quart. Je suis à l’avant du bateau, je regarde l’océan, appuyée contre le sac à spi, je suis éveillée.
Il n’a plus rien à me dire que je ne connaisse déjà, que mon corps n’ai intégré. Même sur ce lourd bateau, il ne me la raconte plus.
Alors, le corps s’en va, il peut enfin aller plus loin. Il se lève, s’échappe du bateau et s’envole au raz de l’eau, avec les courants, les ascendants.

J’ai vingt-huit ans.
Je suis au milieu de l’Atlantique sud entre l’Afrique du Sud et le Brésil.
Nous sommes trois à bord, j’ai ma propre cabine et je peux dormir six heures de suite.
Nous sommes partis de Captown depuis plus de trois semaines, nous avons fait une toute petite halte à Saint-Hélène.
Je sais entendre les dauphins avant qu’ils ne sortent de l’eau.
Je sais voler si j’ai envie.

J’ai trente cinq ans.
Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit et les icebergs m’inquiètent.
La mer est très forte, je ne sais plus la force du vent.
Un iceberg en particulier m’inquiète.
Je ne sais pas s’il va dériver, s’il va dériver plus vite que moi.
Alors je parie que non et il faudra le passer sous son vent, il faudra parier qu’il ne rendra pas trop de growlers, que j’aurais le temps de les voir.. Il faudra parier que le vent ne va pas trop varier et que la dérive va me permettre de ne pas jouer au Titanic. L’adrénaline est revenue.
Je suis en Baie de Baffin, il fait nuit, une nuit claire et noire.
Une nuit sans lune.
Alors, dans la direction d’Orion, le vent solaire se frotte à notre terre et les particules s’entrechoquent. Un voile de lumière blanche puis verte s’étend, se déplace, se déploie. Une aurore boréale grandit.

Je sais voler au raz de l’eau dans la mer très forte et de nuit.
Je sais voler jusqu’à l’ionosphère si j’en ai envie.

 

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