Immobilité et sédiments

Ilulissat, au bord du plus grand Icefjord d’Europe.

Il fallait attendre l’avion. Seule. A terre. Une grande semaine.
Retrouver des draps propres. De l’eau chaude à volonté. Des odeurs, des sons. Des fruits et des beefsteaks saignants.

L’immobilité avait d’abord été difficile à vivre. Ne pas repartir, ne pas reprendre la mer, ne plus larguer les amarres pour d’autres aventures, d’autres rencontres. Juste pour le déplacement, la profonde sensation de prolonger les éléments. D’aller plus loin, toujours plus loin, en soi, ici, ailleurs.

Le corps avait appartenu à ces mouvements et s’en trouvait perdu, ennuyé, délaissé. L’espace autour de lui était trop simple, normé, facile. Il tournait en rond ne sachant plus vraiment comment se mouvoir.

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Icefjord d’Ilulissat, 30 sept 2009

Et il n’y a plus eu rien à lire.
Les livres étaient même devenus un poids dont il fallait se débarrasser avant de refermer son sac. Heureusement pour eux, la bibliothèque populaire d’Ilulissat était d’accord pour ne pas les jeter. Désert du dernier Nobel de littérature les intéressait. Les Jorn Riel traduits en français ont beaucoup fait rire. La moitié des livres, soit environ cinq kilos et demi sont restés là-bas.

Il a fallu chercher comment continuer. Relire peut-être.
Relire ses notes aussi. Des notes anciennes perdues dans les tréfonds de l’ordinateur.
Fouiller, se promener, retrouver des bribes de pensées, de mémoires. Repartir d’ailleurs.
Et tomber sur quelque chose de bien plus grand que soi, lu trop vite, dans une autre vie.
Alors, j’ai compris que les lectures avaient pris le dessus depuis bien longtemps, que leur archéologie révélait leurs sédiments, qu’elles n’avaient aucune innocence. Qu’elles précédaient les plus importants déplacements, ceux qui orientent et structurent. Qu’il fallait parfois revenir vers elles.
Le Passage partait de beaucoup plus loin que ce que j’avais pressenti.
Il n’en finira jamais de s’élargir, de grandir, de se préciser.

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Panorama du froid : Berlin – Deutsche Oper © Jochen Gerner

On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. Finies les grandes ou les petites guerres. Finis les voyages, toujours à la traîne de quelque chose. Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’est sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde.

Gilles Deleuze, Felix Guattari, Mille Plateaux, Trois nouvelles ou “Qu’est-ce qui s’est passé ?

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